Stas Academy

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Commençons par notre indéfectible ami Jacques Lizène, célèbre artiste liégeois de la médiocrité et de la sans-importance, dont un monumental Tome III paraît aux éditions L’usine à Stars, en coédition avec Yellow Now, côté Arts. Jean-Michel Botquin nous offre là un ouvrage remarquable qui nous permet d’à peu près tout (sa)voir du parcours sans faute de ce loustic peu ordinaire. Le Petit Lizène illustré (une tentative inachevée d’abécédaire autour de l’œuvre du Petit Maître) recense les multiples directions dans lesquelles s’est engagé l’inventeur du « dandysme à rebours », principe esthétique du contre-pied dans l’art de l’autodisqualification et de la récrimination perpétuelle. De l’art sans talent à la vasectomie considérée comme une sculpture interne, de la peinture à la matière fécale à la musique génétique, du morcellement de cimaise à la vidéo minable, sans oublier le chanteur-en-dessous-de-tout, on peut se rendre compte que l’itinéraire est d’une cohérence absolue, où la drôlerie le dispute à l’insolence. On ne se prive évidemment pas de cette brique et on la commande au 5, rue du Commandant Marchand – 4000 Liège. C’est d’ailleurs en quelque sorte en hommage à Lizène qu’on se plonge ensuite dans la Petite histoire de la masturbation, que le Docteur Pierre HUMBERT & le psychiatre Jérôme PALAZZOLO viennent de publier chez Odile Jacob avec une préface de Brigitte Lahaie. »Ne dites pas de mal de la masturbation. Après tout, c’est une façon de faire l’amour avec quelqu’un qu’on aime », ironisa Woody Allen. Et pourtant quel mal n’en a-t-on pas dit, tant du côté de l’odieuse calotte (qui s’est pourtant toujours montrée experte dans le décalottage des gitons) que de la Faculté, à commencer par l’ignoble Dr. Tissot dont l’ouvrage rendit l’onanisme responsable de tous les maux et généra l’impitoyable répression du plaisir solitaire pendant tout le XIXème siècle. Il faudra attendre Freud pour qu’une certaine déculpabilisation voie le jour et que l’hystérie collective prenne peu à peu fin au XXème siècle.Certes, le discours médical s’est fourvoyé pendant des décennies, et pas que le discours ! On ne peut que béer, en passant en revue les nombreux brevets déposés pour des alarmes à érection, des étuis péniens, des mitaines de nuit (alors que c’eût été si simple de couper les deux mains), des arceaux de lit pour écarter les draps des organes génitaux, des entraves pour empêcher les filles d’étendre les jambes… Dans les cas les plus graves, on n’hésita pas à pratiquer l’infibulation, opération qui consistait à tirer aussi loin que possible le prépuce sur le gland, à le transpercer de deux trous et, une fois la cicatrisation faite, à passer un anneau de fer dans les trous ! Ailleurs, on cautérisa la partie la plus voisine du col vésical, puis la surface de la prostate et la portion membraneuse du canal urétral. « Un garçon de 8 ans me fut amené par une femme du peuple, afin que je soigne son envie de se masturber : le traitement consista en l’introduction jusque dans la vessie d’une sonde de gomme élastique pour provoquer une inflammation de l’urètre. La douleur fut telle, pendant quinze jours, que l’enfant n’osa plus se toucher par la suite. » Et les fillettes n’étaient pas davantage gâtées : Un Dr. Pouillet inventa « un moyen thérapeutique facile consistant à cautériser avec un crayon de nitrate argentique toute la surface de la vulve sans oublier le gland clitoridien ni les deux faces du capuchon. À la brûlure cuisante du début, dont la durée est d’environ deux heures, succède, pendant six à huit jours ou plus, une sensibilité morbide, supportée quand on ne touche pas la muqueuse vulvaire, mais qui devient une douleur très vive au contact d’un objet quelconque, et à plus forte raison sous les frottements du doigt. » La palme revient au Dr. Broca, dont le récit laisse pantois : « Ma malade était une petite fille de 5 ans, fort intelligente avant sa funeste habitude; elle se livrait à la masturbation
répétée et déjouait tous les moyens qu’on avait employés. La surveillance incessante de sa mère, l’emploi d’une ceinture de chasteté confectionnée par M. Charrière, rien n’y avait fait. On sait du reste que cet appareil est bien plus efficace chez les petits garçons, dont il emprisonne la verge dans un étui métallique, que chez les petites filles. La nôtre, fine de forme, amaigrie et extrêmement souple, parvenait à insinuer son orteil entre la plaque de la ceinture et les parties molles, et pratiquait ainsi la masturbation. (…) M. Moreau, mon collègue de la Salpêtrière, avait songé à l’amputation du clitoris. (…) J’opérai l’enfant le 31 décembre… Je réunis, suivant une grande épaisseur, les deux tiers supérieurs ou antérieurs des grandes lèvres à l’aide de la suture métallique, en laissant à la partie inférieure un orifice admettant avec peine le petit doigt, pour l’écoulement des urines et plus tard du sang menstruel. Aujourd’hui la réunion est parfaite, et le clitoris est placé hors de toute atteinte sous un épais coussin de parties molles. » Les Monstres !…

On ne rate pas l’extraordinaire Dictionnaire de la Pornographie, sous la direction de Philippe DI FOLCO et préfacé par Jean-Claude Carrière (PUF), suivi d’une galerie de noms et d’une galerie de mots. De l’Abjection aux Zoos humains, un monde incroyable s’offrira à votre entendement éberlué car l’abject écœure et fascine, invite et menace, appelle et dissuade et la répulsion est, dans le dégoût, étrangement mêlée d’attrait. Tout y est abordé par une solide chiée de spécialistes à la plume alerte, des Mille et Une Nuits au fist-fucking et du Marquis de Sade à Jef Koons. « Tout semble se passer comme si la pornographie, fondamentalement identique à elle-même, mais évoluant sans cesse, épousait les aspirations et les questions de son temps. Après une période clandestine qui suppose l’audace, puis bien des années plus tard, celle d’une société dite de masse revendiquant des libérations, les nouvelles pornographies disent peut-être de diverses façons le tourment contemporain d’une singularité. » Oserai-je dire que ce gros bouquin est 100% bandant ? Après ça, la subtile anthologie érotique concoctée par Bernard JOUBERT, intitulée Histoires de Censure (La Musardine, Lectures amoureuses) semblera presque » bien comme il faut ». Elle est cependant d’une lecture nécessaire car tant la Loi de 1949 (sur les publications destinées à la jeunesse) que l’outrage aux bonnes mœurs (si longtemps invoqué) ou l’article 14 de la Loi de 1881 (sur la liberté de la Presse) ne devraient pas s’arroger le droit de prétendre nous empêcher de lire ce que nous voulons. « Trier la bonne littérature de la mauvaise, les artistes des faiseurs, ceux qui expriment de ceux qui pondent, nous en laissons le soin aux critiques et à nous-même, lecteur, pas à la justice ni à la police. Et à tout âge de la vie, même au plus jeune, nous ne professons qu’une règle : ne jamais reposer un livre parce que l’autorité vous l’ordonne. » N’ayons donc pas peur d’apprécier les Énigmes licencieuses de MARC PAPILLON DE LASPHRISE, magnifiquement remises au goût du jour chez Finitude (14, Cours Marc-Nouaux à Bordeaux), avec de jolis collages de Claude BALLARÉ. « Quel livre curieux que ce recueil de devinettes, composées il y a plus de 500 ans par un homme au nom étrange et poétique. Des devinettes qui ne s’adressent pas vraiment aux enfants, puisque Monsieur le Capitaine de Lasphrise était un coquin. Et à sa lecture, on s’aperçoit qu’il est fort possible que l’on ait l’esprit aussi mal tourné que lui ! Une vraie gourmandise pimentée par la saveur de la langue de Rabelais. » Chez le même éditeur et illustré par le même collagiste, j’ai également apprécié à sa juste valeur le charmant Petit Catéchisme à l’usage des désenchantés de l’ami Alain DANTINNE, un recueil d’aphorismes assez noirs dont la plupart font mouche: Paix aux hommes de bonne volupté – Masturbez-vous en pensant que Je est un autre – À force d’
insistances, je pris position. Celle du missionnaire. – L’Agneau de Dieu : Oui! mais à la broche. Et j’ai beaucoup aimé aussi moult fausses citations du genre de celles-ci : Ceci est une pipe (Georgette Magritte) – On ne va quand même pas faire des salades pour deux ou trois roquettes ! (Yasser Arafat) – Il vaut mieux donner que recevoir. (Mohamed Ali). Encore une petite merveille (tant qu’on y est) : Habitus digustica, une Anthologie des mauvaises manières, de Ian WHITELAW (Tana éditions). Y sont passés en revue les comportements antisociaux (fumer, parler trop fort, baladeurs hurleurs, etc.), les fonctions organiques (pets, rots, crachat, pisser à côté du pot, chier où il ne faut pas, etc.), les différentes tics odieux (se curer le nez (et manger), se curer les oreilles (et goûter), se gratter le cul, etc.), les excès du manger et du boire, les actes involontaires (éternuer, tousser, postillonner, baver, ronfler, grincer des dents, etc.) et diverses manières d’incommoder dues à une hygiène douteuse (puer (des pieds, de la gueule, etc.), percer des boutons, … tout cela classé selon un « indice de dégoût » et c’est constamment hilarant. Moi qui ai les GSM en sainte horreur, j’ai apprécié le fait que leurs sonneries aient acquis leur place dans les nuisances. Il y aurait même des zinzins en manque d’appel qui, prétendant généralement qu’ils « testent » leur nouvelle acquisition, n’hésiteraient pas à monter le son, fouiller parmi les options et écouter toutes les sonneries les unes après les autres, sans faire attention à ceux qui les entourent ! (Si j’en rencontre jamais un pareil, tu verras où je le lui fourrerai son portable. Promis, juré ! ) Toujours est-il que des ornithologues allemands et danois affirment que certaines espèces d’oiseaux urbains, notamment les choucas, les geais et les étourneaux, commencent à imiter les sonneries des téléphones ! « Les revenus générés chaque année par la vente des sonneries dans le monde sont estimés à 400 millions de dollars, et, avec le succès des mastertones, ce chiffre pourrait doubler dans les 5 prochaines années. D’ailleurs, certaines sonneries ont rapporté plus d’argent en tant que mastertones que les enregistrements dont elles sont issues, pour le plus grand bénéfice des maisons de disques et des réseaux téléphoniques. (…) Une compagnie américaine spécialisée dans les contenus pour portables a annoncé qu’elle allait proposer des sonneries reproduisant les gémissements de stars du porno au moment de l’orgasme. » (Ceci couplé avec le vibreur, on aurait de la sorte inventé le GSM sex toy… )

À force de laisser courir ma plume (façon de parler quand on est foutu sur un ordino), je me rends compte que je vais, une fois de plus, devoir me contenter de citer toutes une série de bons bouquins sur lesquels je comptais pourtant tartiner. Ainsi la Lueur des mots, les poésies & aphorismes de Jean DYPRÉAU (le Taillis Pré, coll. Ha !, 23, rue de la Plaine – 6200 Châtelineau) où les merveilles abondent. Ainsi Delirium Mosquitos, de Jean-Pierre DEVRESSE (Labor, coll. Théglacé), un adorable petit roman qui m’a fait beaucoup rire. Ainsi le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, de Mary Ann SHAFFER & Annie BARROWS (Nil), un étourdissant roman épistolaire, bourré tant d’humour que de tendresse. Ainsi Écran plat, de Christophe LÉON (le Somnambule équivoque), une charge corrosive contre la « télé-verrue » et son vide abyssal, où le spectateur lambda en prend plein la tronche. Et puis, il eût fallu vous faire connaître Stanislas RODANSKI, via Requiem for me (Éditions des Cendres), un écrivain costaud (quoique peu connu, hélas ! ) qui fut interné plusieurs fois, la « graine de dérive » redoutée pour lui par André Breton ayant germé irrécupérablement. À ne rater sous aucun prétexte ! Ah oui ! il y a aussi un truc « gore » du genre réussi : les Griffes de Sang, de Patrice HERR SANG (Tabou, éditeur sans interdit, BP 14 F 91490 Milly-la-Forêt), la Fête des chats, à Ypres, se transformant en une orgie de sang et
de folie… Pour les amateurs du genre. Merdre ! Il y avait aussi le Guide des curiosités funéraires à Paris (cimetières, églises & lieux de mémoire), d’Anne-Marie MINVIELLE (Parigramme), qui nous balade de Montparnasse à Montmartre en passant par le Père-Lachaise ou Passy. À travers quelque 300 exemples de sépultures ou de mémoriaux, on s’y délecte de l’insolite, volontaire ou non, tapi dans les champs du dernier repos. (On s’amuse et on apprend. ) Je vous abandonne sur ce délice, dû à un certain Paul Verhertbruggen, reçu par mail dans le Momoqueur de Jean-Philippe Querton : « S’il y a du pain sur la planche, regarde s’il reste du fromage et du vin. »

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