Les chemins de sable

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Se chercher des espaces chargés de mystère et se garder de les remplir de mots ; se chercher des plaines de rêves et veiller à ne pas les encombrer de souvenirs. Voilà ce qu’il voulait cet homme au chapeau boule, vêtu d’un long manteau noir et qui marchait au bord de la mer. Il pensait aux autres, à ces hommes ayant perdu tant de rêves le long des chemins trop difficiles à parcourir et se disait qu’il avait beaucoup de chance de pouvoir aimer encore. Lui, ce qu’il aimait, c’était les grandes plages désertes, où le sable presque blanc ne portait d’autres traces que celles des vagues et du vent. Le soleil, il l’avait dans sa tête, tout le temps. Quelquefois même, il le sentait voyager à travers tout son corps. Pour ça qu’il s’habillait toujours de noir.

Très tôt le matin, ou très tard le soir, il se promenait pieds nus, pendant des heures et des heures. Son moment préféré était celui de la pleine lune. Bien qu’il redoutât cette fausse lueur, il avait toujours été attiré par elle.

Précisément, lors d’une de ces nuits, il vit un étrange animal se diriger vers lui. Le prit d’abord pour un chien noir, mais au fur et à mesure que la bête avançait, il doutait. L’animal ne courait pas. Il marchait lentement, posément, comme si chacun de ses mouvements avait une extrême importance. Au début, l’homme au chapeau boule continua de marcher, mais plus l’animal se rapprochait de lui, plus il était à court de souffle. Ses bras, soudain, étaient devenus lourds et ses pas difficiles. Il se retourna pour regarder les traces que laissaient ses pieds nus derrière lui et vit que le sable s’enfonçait de plus en plus profondément. Il sentait maintenant la couche humide. Et plus il avançait, plus le sable semblait mouvant. Pourtant, il continua à marcher.

L’étonnement passé, il éprouva même du plaisir à vaincre cette difficulté qui rendait sa promenade tellement pénible, que plusieurs fois il crut tomber.
Il ne pensait plus à rien. Ni à la lune, ni à ces espaces blancs, ni même au petit morceau de bois caché au fond de sa poche. Rien de spécial ne le distinguait ; ni forme, ni couleur, qui puisse faire penser à quoi que ce soit d’autre qu’à un simple morceau de bois qu’il s’amusait à appeler pipe.

Il l’avait ramassé il y a bien longtemps, au pied d’un arbre, dans le jardin des refuges de son enfance. L’avait choisi au hasard. Cependant, il ne croyait pas au hasard et au fil des années, le petit morceau de bois avait acquis, à ses yeux, de plus en plus d’importance.

Chaque fois qu’il touchait ce bout de bois, il ressentait comme une sorte d’énergie, un magnétisme qui, pensait-il, devait provenir de sa complicité avec la nature. Et même si cette sensation était le fruit de son imagination, ça lui était bien égal, puisqu’il en éprouvait du plaisir. Un plaisir secret, enfantin, l’amenant parfois à sourire sans que personne ne sache pourquoi.
Il avait du sable jusqu’à la taille et n’avançait plus qu’en rampant. Ses doigts s’enfonçaient dans le sable et, de toutes ses forces, en se tortillant le corps, il ne parvenait à avancer que de quelques mètres à peine. Tandis que l’animal noir, lui, paraissait effleurer le sable, tant sa démarche était légère et gracieuse. Pourtant, sous son apparente désinvolture, elle était très précise.
L’homme ne bougeait plus. Il observait maintenant les mouvements de la bête, à quelques mètres en face de lui. Il fallait qu’il parvienne à se mettre légèrement sur le côté, sinon elle allait lui passer sur le corps. Ses jambes étaient prisonnières et il se sentait fort fatigué. C’eût été si facile de se laisser aller, d’attendre là à contempler le ciel, la tête posée sur un oreiller de sable, mais il avait peur, tout simplement.

Jamais il n’avait lutté contre le sommeil ; la richesse des rêves étant pour lui une source de vie. Mais cette fois, il se sentait mal. Il aurait pu crier, tenter d’apeurer l’animal. Il n’en fit rien, sachant instinctivement que c’était inutile.
Dans un ultime effort, il parvint à se déplacer légèrement de côté.
Ses nerfs étaient si tendus qu’il n’arrivait plus à desserrer les doigts, devenus pareils à des pinces de crabe.

Quand la bête fut à quelques pas de lui, elle s’arrêta, puis se dirigea nonchalamment vers la mer.

Plus tard, il ne se souviendrait que de ses yeux. Des yeux immenses, gris. Comme ceux de cette femme qu’il avait aimée, il y a longtemps, et qu’il s’amusait à peindre, nue ou cachée dans une forêt. Les nuages s’amoncelèrent dans le ciel et formèrent une sorte de coupe de champagne posée sur les mystères de l’horizon.

Lorsqu’on le ramassa au bord des vagues, il s’étonna que son corps ne fût pas à moitié enfoui dans le sable. La grande marée l’avait ramené au bord du monde. Un petit garçon le regardait sans rien dire. Se relevant, l’homme au chapeau boule chercha des traces de pattes sur la plage. Il n’y en avait pas. « Le vent a dû tout balayer» dit-il tout haut. «Oui», répondit le petit garçon, jouant avec un petit bout de bois qui ne ressemblait à rien d’autre qu’à un bout de bois. Et qu’il appela : pomme.

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