Le petit-fils du Djinn

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Il existe dans tout le Moyen-Orient un personnage de contes populaires extrêmement célèbre, qu’on représente traditionnellement à cheval, sur son âne, à l’envers, et qu’on appelle, chez nous, en Iran, Nasr Eddin Hodja. Il a d’autres noms au Liban, en Egypte, en Inde, au Pakistan, en Azerbaïdjan, et on ne sait pas très bien si c’est un personnage fictif ou s’il a réellement existé… Une chose est sûre, ces histoires circulent depuis très longtemps, depuis des siècles, et c’est en quelque sorte un héros de l’absurde, du non sens, qui dit des vérités, mais des vérités détournées. Un exemple. On demande à Nasr Eddin Hodja : « Tiens, ton voisin est mort, pourquoi est-il mort? ». Et Nasr Eddin répond : « Je ne sais même pas pourquoi il vivait ! ». C’est un personnage qui a quelque chose de surréaliste ou de pataphysique, plus de pataphysique que de surréaliste, d’ailleurs, je trouve. Ce qui montre que le surréalisme, c’est déjà dans la structure mentale d’un Iranien. Cela fait partie de sa culture… En Iran, tout le monde connaît les histoires de Nasr Eddin et, d’ailleurs, il y en a beaucoup parmi elles que les gens ont inventées au fur et à mesure, et qu’ils continuent à inventer aujourd’hui.

De l’Orient à l’Occident, et retour

Moi, je suis venu en Belgique, pour mes études, il y a maintenant trente-cinq ans. Cela fait un sacré bail! Je suis arrivé à seize ans et j’ai vécu le meilleur de l’âge. Entre seize et cinquante… Ce personnage, est-ce que c’est moi en Belgique ? Peut-être un peu… Ce qui est sûr, c’est que, comme tous les Iraniens, c’est un caractère que je porte en moi, que je le veuille ou non, et qui s’exprime par cette vision un peu distanciée des choses, cet absurde. Dans mon travail personnel, dans mes productions, il y a toujours ce côté Nasr Eddin. Mais ce qui est vraiment surréaliste dans ma vie, c’est ce déplacement entre l’Occident et l’Orient. Ce que moi je ressens comme très surréaliste, c’est de me retrouver ici avec des gens très différents, en apparence en tout cas, de l’Orient, de l’Iran, et puis de me retrouver là-bas avec des gens très différents, en apparence encore une fois, d’ici. Au fond, partout, tout le monde se ressemble. Mais c’est ce regard sur ce mouvement de va-et-vient entre l’Occident et l’Orient est devenu surréaliste. Moi, dans mon utopie, j’aime bien tenter de rattacher les deux parties, qui sont comme deux continents, parce que je trouve qu’il y a beaucoup de choses semblables. Mais en réalité c’est très difficile. Pourquoi, je ne sais pas. C’est difficile.

Du paradoxe d’ici et de l’ailleurs

Le meilleur exemple, c’est, celui-ci. Il y a dix jours, j’étais en Iran, je marchais dans la rue, et on aurait dit que ce monde m’appartenait, les rues, les gens, les voitures, les arbres, le ciel, tout m’appartenait. Cela faisait partie de moi, c’était moi. Mais quand je parlais avec les gens, c’étaient de parfaits inconnus pour moi. Je ne les comprenais pas, et ils ne me comprenaient pas ! Et ici, c’est un peu l’inverse. Quand je marche dans la rue, ce n’est pas chez moi, je ne me sens pas chez moi, mais quand je parle avec les gens, je me sens proche d’eux. Je les sens vraiment comme mon peuple. C’est assez curieux, et c’est là où, peut-être, ma position est surréaliste.

Il faut ajouter à cela qu’à l’époque où je suis arrivé, il n’y avait pas beaucoup d’Iraniens, et mes amis, c’étaient des Belges, des Italiens, des Espagnols, des gens de toutes les nationalités, enfin, toutes, sauf les Iraniens, parce qu’il y en avait très peu. En réalité, il n’y en avait alors que trois ! On s’est rencontrés, bien sûr : l’un était vendeur de tapis – cela va de soi! – l’autre étudiait à l’université, c’était un avocat. Je n’avais pas d’affinités particulières avec eux, et je me contentais de les voir de temps en temps, comme cela, dans la rue… Il n’y avait donc pas de « milieu » iranien auquel se rattacher, comme il y a un milieu turc ou marocain. Mais cela, c’est particulier aux Iraniens :
entre eux, ils se fréquentent très peu. Ce qu’ils aiment bien, chaque fois, dans chaque pays, où qu’ils soient – et j’en connais qui vivent aux Etats-Unis, au Canada, en Europe – c’est s’adapter et se fondre dans le pays où ils sont. Et ils y arrivent très bien ! C’est une question de culture. Je crois qu’à un moment donné, dans un pays, on prend la culture de ce pays, sa mentalité, son approche. La preuve, moi, je suis ici, en Europe, et j’y suis bien. Je suis devenu un peu Européen. C’est cette extraordinaire capacité d’adaptation qui fait que les Iraniens qui vivent aux Etats-Unis ou au Canada ont beaucoup de difficultés à vivre ensuite en Europe. Et inversement, les Iraniens qui sont ici, en Europe, rencontrent beaucoup de difficultés avec eux. Moi qui ai vécu un temps à New York, j’ai été confronté à cela. Je me souviens aussi d’avoir rencontré des Iraniens à Chicago, qui m’invitaient à dîner, et moi, chaque fois, j’apportais une bouteille de vin. Pour un Irano-franco-belge-européen, c’est normal. Le vin va avec le repas. Mais j’avais des réflexions des Iraniens qui disaient : « Ah, tu veux nous saouler, nous rendre alcooliques ! ». Aux Etats-Unis, c’est un peu tabou, l’alcool. Les Américains ne boivent pas du vin tous les jours à table comme les Français. Donc, là-bas, les Iraniens étaient devenus un peu américains. Comme moi je suis devenu européen.

L’art de la distanciation

Maintenant, comment je me sens, à qui j’appartiens, à quel peuple, c’est vraiment difficile à dire. Après un certain temps, j’en suis arrivé au point de dire que, franchement, cela m’est égal, d’appartenir à tel ou tel peuple. Il y a des choses que j’aime bien ici, et il y a des choses que j’aime bien là-bas. Comme j’ai vécu un temps aux Etats-Unis aussi, je connais vraiment les trois continents. Et j’ai aussi voyagé un peu. L’important, finalement, ce qui compte vraiment, ce sont les personnes qu’on rencontre et avec qui on a, dans chaque pays, une affinité, comme on dit, « élective ». J’ai des amis aussi bien en France qu’en Belgique, des amis Hollandais, Espagnols, Américains, et même Israéliens. Si on a une affinité avec quelqu’un, je crois que finalement on peut dépasser toutes ces frontières.

Mais, où que je sois, je me sens tout de même un petit peu « Nasr Eddin Hodja ». On peut dire cela ! Cette position de recul par rapport aux événements, ce regard distancié qu’il a vis-à-vis de ce qui se passe autour de lui, je crois que, moi, je l’ai aussi. Et, bien sûr, cela joue dans ma pratique artistique. A travers mes expositions, dans les œuvres que j’ai présentées, il y a toujours quelque chose de Nasr Eddin Hodja, une forme de distanciation, une forme d’humour aussi. Comme, par exemple, lors de l’exposition que j’ai présentée au Cirque Divers en offrant aux gens un bout de terre où il était écrit « Voilà pour toi ». C’est une façon que j’ai de me retrouver. Si je n’ai pas d’appartenance, au moins j’appartiens à la distanciation. C’est peut-être cela le point commun entre les Iraniens et les Belges, les Belges particulièrement, plus que les Français. Les Français sont écrasés par la charge de l’histoire de la France, tandis que les Belges, eux, ont cette légèreté qui leur permet de garder un certain recul vis-à-vis de leur propre pays. Je pense qu’ici aussi, que ce soit à Liège ou ailleurs en Belgique, on pourrait raconter des histoires qui seraient dignes de Nasr Eddinn. Des histoires qui s’inscriraient dans cette tendance, entre la métaphysique et la pataphysique, entre l’absurde et la sagesse.

Après le décès de mon papa, j’ai retrouvé des articles de journaux qu’il a écrits et publiés il avait vingt ans. Des articles humoristiques. Mon père était professeur à l’université de Téhéran, il travaillait à la Bibliothèque Nationale, et il écrivait beaucoup de choses. Et, comme pseudonyme, il signait d’un nom dont la traduction littérale signifie « l’enfant du Djinn ». Le Djinn, c’est le petit diable, le « diablotin». Et je me dis que, pour d’autres de mes activités, pour me différencier de mon nom
d’artiste, je pourrais utiliser le pseudonyme de mon père. Ce qui donnerait alors «Le petit-fils du Djinn », ou « le fils du fils du Djinn » ! C’est encore très Nasr Eddin Hodja…

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