Avec Irène et René

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« Nous échappons au réel pour le susciter dans un monde où il nous apprend ses rêves. » Marcel Lecomte

A l’aube de cette histoire, Mesens n’entendit pas la sonnerie de son réveil, pas plus qu’il ne prit conscience du généreux soleil qui chauffait ses fenêtres. Il s’éveilla brusquement à 10 heures et 39 minutes, ahuri, inquiet et affamé. Si bien qu’il était presque midi quand il appela enfin Monsieur Nougé, son supérieur hiérarchique à l’Institut Royal pour l’Amélioration de la Betterave, dans l’intention de signaler l’incident matinal.
Cela n’est pas bien grave, lui fut-il répondu. Reposez-vous, Mesens.
Que sa présence ou son absence à l’IRAB laissât le fonctionnaire aussi indifférent qu’un marbre de Carrare causa à Mesens une souffrance inédite, inouïe et pour tout dire insupportable. L’idée que la Betterave ne souffrirait vraisemblablement pas non plus de sa défection ce jour-là augmenta encore son angoisse. Mesens retourna se coucher, mais ne put se rendormir, et, après quelques heures de réflexion intense, décida sciemment de tomber bien malade. Longtemps, longuement et à très long terme. Malade sans maladie, malade sans remède, sans guérison possible. Mesens, avec une poésie dont nul ne l’aurait cru capable, planta cette résolution dans le paysage stérile de sa vie.

Le docteur Scut ouvrit avec douceur son carnet d’ordonnances. C’était la première fois que Mesens lui demandait un certificat de complaisance et l’autre, mal à l’aise, ne pouvait se défendre d’une certaine appréhension.
« Tu es sûr que tu vas bien ? »
« Non et oui. »
« Oui, je te le confirme. Tu pètes la pleine santé. Bon rythme cardiaque, tension artérielle parfaite, poumons impeccables. Tu préfères que j’inscrive quoi comme couillonnade, là, sur ce certificat, mononucléose, hépatite, surmenage ou état dépressif ? »

« Tu serais bien aimable de ne pas te moquer de moi… Ainsi, tu refuses de croire que je suis malade ? »
« Je ne me moque pas ; je me dis que tu attends surtout de moi un congé. Alors, au mépris de la déontologie, je vais te prescrire un long congé. Je te conseille d’en faire bon usage. »

Le lendemain, Mesens dormit toute la journée puis aussi toute la nuit les fenêtres ouvertes. Après tout, on allait vers l’été. Le quatrième jour, il reprit sa lecture du Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas, là où il l’avait interrompue quatorze ans plus tôt au moment précis où Danglès et Fernand s’entendent sur le texte de la lettre anonyme – écrite de la main gauche – qui enverra Edmond Dantès pour 14 ans à la prison du Château d’If. Le sixième jour, un mercredi, Mesens reçut la visite de la médecine du travail, sous les traits d’un homme dans la trentaine qui lui confia : « C’est mon jour de chance. Vous êtes mon premier et dernier contrôle aujourd’hui : ma tournée est faite et je vais de ce pas au Palais du Temps Libre à deux pas d’ici. J’envisage l’achat d’un hamac argentin. »

Le septième jour après la PRM (Panne de Réveil Matin), Mesens s’aperçut que le document que Scut lui avait délivré portait la mention sortie autorisée. La réclusion n’était donc pas son châtiment! Contrairement à Edmond Dantès, il avait la liberté d’aller et de venir comme bon lui semblait. S’il n’était pas apte à passer ses journées au service de la betterave sucrière, il pouvait néanmoins consacrer son temps à d’autres choses. Il se rendit au Palais du Temps Libre et, après quelques hésitations, fit l’emplette d’un hamac argentin. Rentré chez lui, il le fixa, s’y coucha et, tout en se balançant mollement, il découvrit comment Dantès s’évada dans le linceul de l’Abbé Faria. C’était bon.

L’après-midi du huitième jour, Mesens reçut un coup de fil de Goemans, un excellent collègue qui se proposait de venir lui rendre une petite visite. A l’IRAB, lui rapporta Goemans, l’annonce de sa maladie avait fait l’effet d’une trace de typex sur un document de travail.
J’espère que tu n’as rien de contagieux, sourit le débonnaire Goemans à l’
autre bout du fil.

Ca te ferait trop plaisir que je te contamine ! pouffa Mesens. C’était la première fois qu’il pouffait de rire depuis bien longtemps et la toute première qu’il riait au creux d’un hamac. C’était bon, ça aussi.

Goemans vint comme prévu le neuvième jour après la PRM, pendant son heure de table. En guise de cadeau, il avait apporté des sudoku (Mesens en raffolait avant sa maladie).
« Si on allait se promener, proposa Goemans, puisque tu as la chance d’habiter à deux pas du Jardin Botanique. »

Mesens accepta et réalisa sa chance. Il faisait beau. Au Jardin Botanique, ils virent des personnes promener leurs chiens, des chiens promener leur dédain, mais surtout, des fleurs et des jupons, et, parmi ceux-ci, des jupons à fleurs.
Goemans dit aussi : « Tu te souviens de la photocopieuse du premier ? Eh bien, elle est toujours en panne ! Et je mettrais ma main au feu que tu seras rétabli avant elle. ». Il dit encore : « Tu ne t’ennuies pas trop, ici tout seul ? Moi, si je vivais seul et que j’aie des loisirs, je prendrais un chien… »

Après le départ de Goemans, Mesens décida de prendre un chien et de l’appeler René. L’aventure pouvait commencer. Quelle aventure ?

Il se rendit à la SPA et fit l’acquisition d’un petit chien au poil lisse et huileux, un beagle. C’était un chien vif, énergique, doué d’un odorat exceptionnel.. Depuis sa cage, René dévisageait Mesens de ses yeux gros et caressants de petit chien abandonné. Mesens fut séduit dès ce premier regard.
– « C’est un bon choix et une bonne action, fit la préposée d’une voix larmoyante. Saviez-vous qu’une partie de l’élevage des beagle, grâce ou à cause de leurs caractéristiques morphologiques, est destiné à couvrir les besoins de l’expérimentation animale ? » Sous son uniforme-tablier légèrement déboutonné, la presque vieille dame portait un porte-jarretelles pistache. Pour la première fois depuis longtemps, Mesens se mordit la langue pour ne pas rire.

Mesens prit la résolution de sortir René toutes les heures impaires. Au parc, ils allaient rarement seuls. Non loin, une jeune femme qui promenait, aux mêmes heures impaires, sa chienne, une petite beagle pas bégueule du tout, s’approcha de lui essoufflée. Elle désirait visiblement lui parler.
Vous avez vu ! Votre Médor essaye de monter mon Irène.
Il ne s’appelle pas Médor, mais René !
Si vous êtes d’accord pour une saillie, je n’y vois personnellement pas d’inconvénient. Je serais même heureuse d’avoir des petits d’un si beau chien.
Le beagle n’est pourtant que le dix-neuvième chien dans le cœur des Belges, loin après le golden retriever au troisième rang et le berger allemand au premier. Elle lui tendit une main petite et potelée.
Mes amis m’appellent Elt.
Appelez-moi Mesens, si vous voulez m’appeler.
Il pouffa. Ca lui arrivait décidément souvent depuis quelque temps. A surveiller de près. Elle sourit. Il fit un effort et redevint sérieux.
Dans votre tranche d’âge, 50 % des femmes sont sur le marché du travail. Pas vous ?
Je pourrais travailler, mais n’en ai guère envie. Je préfère promener ma chienne, me faire des amis et aller danser jusqu’à l’aube.

En rentrant chez lui, Mesens décida d’arrêter l’ail cru et se parfuma la nuque.
Il y eut d’autres promenades pour Irène et René. Ils s’asseyaient ensemble, commentaient les nuages, leurs formes, leur allure et leurs destinations. Beaucoup d’autres jeunes gens étaient assis sur les bancs alentours. Mais ils ne parlaient pas. La plupart d’entre eux regardaient en eux-mêmes. Mesens et Elt rayonnaient de bonheur et ne le savaient pas. Ils avaient de longs silences complices durant lesquels ils se dévisageaient parfois, surpris d’être là, l’un près de l’autre et l’autre si près de l’un. Elt était danseuse, mais elle ne dansait plus. Elle disait à voix basse comme pour s’en excuser « Je suis une cigale ; j’ai dansé tout l’été et maintenant je chante.»

Alors, Mesens ouvrit son cœur : « Moi, je suis dans la
betterave et j’œuvre à son essor. D’habitude, j’ennuie les gens quand j’évoque ce sujet qui ennuie tout le monde. Mais en réalité, je ne travaille pas pour l’instant ; je suis en repos forcé. Un peu plus d’un homme sur vingt rapporte des troubles somatiques ou dépressifs. Le saviez-vous ? Et moi, j’en fais partie
».

C’était le jour où René et Irène s’étaient accouplés pour la première fois. Pour fêter ces noces canines, ils étaient allés boire un thé et devisaient plus librement que jamais.

Après quelques rencontres, Elt et Mesens étaient passés presque sans difficulté du voussoiement au vouvoiement. C’est lui qui en avait fait la proposition. Elt avait dit que pour elle, c’était pareil, mais elle savait bien que ça ne lui était pas indifférent. Elle avait aimé cette transition qui leur offrait une bulle d’intimité, perceptible d’eux seuls. Une relation se construisait. Ils eurent des rendez-vous, qui n’étaient pas fortuits, mais correspondaient toujours à la promenade des chiens. Parfois, tête en l’air, Elt se trompait et sortait Irène à l’heure paire. Ces fois-là, elle attendait Mesens sur un banc toute une heure durant sans penser à rien d’autre qu’à l’homme qui lui donnait des rendez-vous au moins six fois par jour…

Le soir du vingtième jour après la PRM, Mesens fut tenté d’inviter Elt chez lui pour prendre un dernier verre. Mais l’impression que ferait son désordre de célibataire lui fit renoncer à cette idée. Le surlendemain matin, il se réveilla avec une copieuse érection. Il se souvint qu’il avait encore rêvé d’Elt. Puis il pensa qu’Elt prenait décidément beaucoup de place dans sa vie et fila le chanter sous la pluie d’une douche tiède. Mais le vingt-cinquième jour, comme René sautait dans le hamac pour y rejoindre son maître, un bruit déchira l’air et patatras, du plâtras se détacha du mur, plut sur le chien, sur Mesens et Dumas, et tous trois firent une chute d’un mètre de haut.

L’après-midi même, Irène quitta les allées sinueuses du Jardin Botanique, et René après elle. Une voiture descendait la rue en trombe. Quand Mesens et Elt, distraits de leur félicité par un coup de frein strident, arrivèrent sur les lieux, René gisait mort sur le bord du trottoir, Irène lui léchait les flancs en gémissant et des témoins discutaient des imprudents qui ne promènent pas leurs chiens à la laisse.

Mesens n’envisagea pas d’occuper ses journées sans René. Ni non plus de refixer le hamac, ni de lire la suite des aventures de Monte-Cristo. Qu’allait-il faire de toutes ses heures impaires ? Et des paires ? Sortir uniquement pour voir Elt lui paraissait déplacé. La mort du petit chien les avait rapprochés. Ils étaient passés du « vous » au « tu ». Elle lui proposait aussi de passer du « tu » au « nous ». Il avait à peine réfléchi à l’impact de sa décision sur le nombre et le pourcentage de personnes isolées et il l’avait rappelée.

Le lendemain, Mesens poussait la porte de l’IRAB . Dans l’ascenseur, il croisa Nougé qui lui remit un dossier urgent et le dernier numéro du trimestriel La Betteravière. La photo de couverture, coucher de soleil sur un champ de chénopodiacées, le fit sourire. En entrant dans son bureau, il vit calculatrice, pécé et percolateur à leur place habituelle, inchangée, et une bouffée de plaisir lui mit le rose aux joues.
« Te voilà de retour », le salua Goemans, qui lui tournait le dos. « Je l’avais parié : la photocopieuse du premier, elle, est toujours en panne ! »
« Irène va avoir une portée de chiots. Ca te dit d’en prendre un ? »

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