1. Les mystères de l’identité wallonne

Download PDF

A l’heure où les nationalismes resurgissent un peu partout dans l’Union européenne, dont en Flandres (malgré un tassement du Vlaams Belang aux dernières élections), Jules Gheude 1, vieux briscard du défunt parti Rassemblement Wallon, tente de cristalliser une hypothétique « identité wallonne » en convoquant des Etats généraux de Wallonie (EGW) qui se sont tenus à Liège ce 9 mai dernier. Sous couvert de la fin de la Belgique, les EGW brandissent le spectre de la scission du pays en proposant trois scénarios alternatifs à la Belgique. Ces états généraux se veulent apolitiques et se revendiquent du mouvement wallon d’après-guerre.

Sans se prononcer sur le résultat des votes, une première remarque saute aux yeux. Comment revendiquer une identité wallonne alors que la plupart des participants aux états généraux étaient des hommes, blancs, et au minimum quinquagénaires?

Si la disparition du Royaume de Belgique est une hypothèse de moins en moins farfelue, les résultats du vote des Etats généraux demeurent étonnants. Entre le choix de « Wallonie indépendante », «Wallonie-Bruxelles » et « rapprochement avec la France », c’est la troisième proposition qui a été plébiscitée. Emine s’en étonne; « En tant que Turque wallonne – et fière de l’être –, je pensais que le vote aurait été en faveur d’un état wallon indépendant plutôt que d’être rattaché à la France avec laquelle on n’a en commun que la langue! Je ne vois pas beaucoup de similitudes culturelles ». Et Antonietta, l’italienne, de compléter, non sans humour; « Mon dieu, la France, non! Le Français de Paris, avec ses « euh » après chaque mot… Je trouve que les francophones belges parlent bien mieux le français. La question n’est pas celle de la langue, mais de s’intégrer dans une société qui n’est pas la nôtre. Surtout celle de Paris! ».

Nonobstant les raisons économiques pour lesquelles certains politiciens flamands voudraient la scission du pays, pour ces femmes, les raisons seraient avant tout à chercher du côté de la linguistique et de l’incompréhension entre les peuples. Jamila, la Marocaine, s’explique : « Personnellement, je suis née à Hasselt, mais je travaille et vit maintenant à Liège. Je parle les deux langues. Je me suis toujours demandé pourquoi les 40 pour cent de la population d’un pays ne font pas l’effort d’apprendre la langue des 60 autres pour cent. En tant que personne d’origine étrangère, jongler avec les langues est quelque chose de naturel. On apprend à s’adapter à un milieu qui n’est pas le nôtre. Bref, on ne se sent pas trop concerné par les problèmes communautaires. Mais je pense que c’est un tort. ». Ingrid, la seule native Belge du quatuor tempère. Pour elle, ce n’est pas « juste » un problème de langue. « Je suis née à Liège, je suis originaire des cantons germanophones dans le sens où mes parents viennent de là-bas. Je suis partie à l’âge de 5 ou 6 ans à Bruxelles où j’ai uniquement appris le français. Ce n’est que quasi 20 ans plus tard que j’ai appris le néerlandais, parce que mon mari est flamand. A cette époque-là, quand on rentrait dans un magasin et que mon mari s’adressait au vendeur en néerlandais, il y avait parfois une agressivité de lsa part. Alors je continuais la conversation en français. Puis, nous avons émigré aux Pays-bas. Là, évidemment, il m’a paru tout à fait normal de parler néerlandais, alors que les Hollandais adorent qu’on leur parle en français. Donc, le problème pour moi n’est pas seulement dû à la langue, mais à la personnalité d’un peuple, d’une nation ». Antonietta ne peut s’empêcher de comparer avec son pays d’origine, où des relents séparatistes existent aussi, pour raisons économiques of course, mais la langue n’y est peut-être pas totalement étrangère. « En Italie, vous savez bien, il y a 21 régions, dont 5 sont autonomes, comme la
Sardaigne, d’où je viens. Il y a eu quelques mouvements autonomistes sardes, un peu comme en Corse, mais pas aussi cinglants. L’unité de la langue italienne ne s’est pas faite facilement. Jusqu’il y a 40 ans, chacun parlait encore sa langue régionale.
»

Mais l’identité wallonne dans tout ça? Depuis la montée en puissance du mouvement nationaliste flamand, des politiciens, intellectuels ou acteurs culturels, tentent de définir les contours d’une identité wallonne alors qu’en tout état de cause, elle a plutôt tendance à disparaître si l’on regarde quelques décennies en arrière, où, comme en Italie, les populations parlaient leur dialecte. Emine se remémore : « Quand je suis arrivée en Belgique, j’avais comme voisine une vieille dame, une Wallonne ‘pure souche’. Et elle nous apprenait des mots en wallon. D’ailleurs, quand je parle, j’ai toujours des mots wallons qui se glissent dans mon langage. Alors les gens me regardent, étonnés, et me demandent : ‘de quelle origine êtes-vous, parce que vous n’avez pas l’air belge ?’ Je me rappelle, enfant, avoir appris des chansons ou des poèmes en wallon. Et je ne retrouve plus cela chez le petits Belges d’aujourd’hui. Je trouve vraiment dommage que nous ayons perdu cette identité-là. ». De toute manière, le wallon liégeois ou namurois, ce n’est pas la même chose, et si l’on peut s’attrister de voir une partie de notre identité évaporée avec la deuxième révolution industrielle, force est de constater que notre région est empreinte d’identités avant tout sous-régionalistes. Antonietta va dans ce sens : « Dans notre bonne ville de Liège, on se sent d’abord liégeois, et nous sommes très ouverts vis-à-vis des Flamands qui viennent le dimanche! » Ce qu’Antonietta ne sait pas, c’est que ce sont des Hollandais qui viennent sur la Batte le dimanche à Liège. A leur tour, ce que les Wallons ne savent probablement pas non plus, c’est qu’il n’existe pas à proprement parler « d’identité flamande ». D’ailleurs, lors de la conférence, une personne du public s’insurge lors qu’on parle de nationalisme « flamand ». Il vient de Saint-Trond, se sent limbourgeois avant tout et n’a pas envie d’être assimilé au mouvement séparatiste. Ingrid opine du bonnet : « Effectivement, vous êtes limbourgeois, vous êtes un Flamand de l’est. à Blankenberghe, ce sont des Flamands de Flandre occidentale. C’est le jour et la nuit. Aux Pays-bas, à Maastricht, où je vis, c’est le Limbourg hollandais, c’est le même peuple, la même ambiance que dans le Limbourg belge ».

S’il n’y a pas vraiment d’identité wallonne, ni même d’identité flamande, d’où vient le problème? Antonietta résume bien la situation : « Au niveau du risque, il y a peu de chances que l’on prenne les armes pour s’affronter, enfin je l’espère. Ce sont surtout les politiciens qui ont soulevé le problème. Happart a gagné sa vie avec les Fourons, en mettant les gens qui vivaient ensemble les uns contre les autres. Comme on a fait en Serbie ou ailleurs avec des seigneurs de guerre. Je ne pense pas que l’on puisse arriver à cela mais on ne sait jamais ».

Par contre, Jamila et Emine se sentent étrangères à cette histoire de scission de la Flandre. Jamila s’explique : « Je n’avais jamais imaginé l’hypothèse de la fin de la Belgique ; en ce sens, le débat d’aujourd’hui était très intéressant. Moi, en tant que personne d’origine immigrée, et je pense pouvoir parler au nom de la communauté marocaine, on ne se sent pas trop concernés par ce problème. On a d’autre chats à fouetter. Je pense notamment aux problèmes d’intégration ». Emine, en tant que Turque d’origine, voit le problème sous un autre angle : « On nous parle de l’Europe, on l’agrandit de plus en plus, on met ensemble des pays qui n’ont pas beaucoup de points communs, peut-être même que la Turquie va rentrer dans l’Europe…Et ici, en Belgique, deux communautés qui ont finalement la même origine, n’arrivent pas à s’entendre. On veut se subdiviser à l’heure de l’uniformisation? D’accord, il y a
des intérêts financiers de la part de la Flandre plus riche, mais je ne comprends pas. C’est un débat qui me dépasse
».

Pour la petite histoire, au moment du vote pour le rattachement à la France, les militants du parti «Rassemblement Wallonie-France » étaient présents en force. 122 personnes ont voté pour l’option rattachiste (74,4 % des suffrages). Un blogueur présent au moment du vote s’étonne que son vote abstentionniste n’ait pas été repris dans le dépouillement. En somme, la belgique black-jaune-beur a encore de longs jours devant elle!

Aucun commentaire jusqu'à présent.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Archives

Catégories

Auteurs