Stas Academy

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Vingt-cinq « tapés » pour commencer ? Vous êtes d’accord ? Voici donc les Plus grands farfelus français, d’Hubert DELOBETTE (le Papillon Rouge éditeur, 27, rue du général de Gaulle F 34560 Villeveyrac), dont quelques phrases de l’avant-propos méritent transcription. Laissant visiblement l’excentricité aux Anglais, l’auteur s’interroge : « Le Français est-il farfelu ? Ce délicieux qualificatif tire son origine du grec pompholux, qui signifiait « bulle d’air ». Faut-il le rapprocher du vent léger qui souffle sous nos crânes ? Non, jusqu’au XVIème siècle, ce terme servait à désigner tout ce qui est rond, dodu, rebondi. Un nom tout indiqué pour le Français amateur de bonne chère qui s’enrobe avec plaisir, excès et jouissance… Rabelais sera le dernier auteur à employer ce mot avec son origine tout épicurienne. Il faudra attendre… quatre siècles pour voir resurgir – tel un diable de sa boîte – le farfelu sous la plume d’André Malraux. En 1921, dans son roman Lunes en papier, il reprend ce terme pour qualifier tout ce qui est de l’ordre du bizarre. Un synonyme de plus pour désigner les biscornus, les saugrenus, les fantaisistes, les fantasques et les loufoques qui hantent les villes et les villages de l’Hexagone. Aujourd’hui, ces âmes innocentes qui égayaient notre quotidien disparaissent, vaincues par la pensée unique, la peur de l’autre, le conformisme ambiant. Comme on accroche aux cimaises les toiles de peintres oubliés, il fallait raconter l’histoire de ces personnages atypiques et attachants, ravivant la mémoire de ceux qui allèrent au bout de leurs rêves, de leurs chimères. » Le Dictionnaire historique de la langue française de ce bon Monsieuye Robert, corrobore le farfelu = dodu, chez Rabelais et le rôle de Malraux dans la réintroduction contemporaine du vocable. Par contre, il se montre plus nuancé quant à l’étymologie : Farfelu « vient peut-être (1545) du croisement de l’ancien français fanfelue, fafellue « bagatelle, futilité » (courant du XIIème au XVIème s.) avec le radical expressif faff– que l’on trouve dans des mots désignant des choses vaines ou trompeuses (fafiot) ; fanfelue est l’aboutissement du bas latin fanfaluca, altération du grec pompholux « bulle d’air » (fanfreluche). La forme farfelu viendrait de l’influence d’autres mots en far- (farfouiller, faribole). » Mais foin de la lexicologie, qui trouve-t-on dans ce bouquin? Jouxtant quelques incontournables (Roussel, Jarry, le facteur Cheval, Ferdinand Lop, Orélie-Antoine de Tounens (Roi de Patagonie) ou Jacques Lebaudy (Roi du Sahara), Sarah Bernhardt la volcanique, Chomo dans sa forêt, Clémentine Delait la femme à barbe, Joseph Pujol le pétomane, etc.) une aimable collection de personnages, parmi lesquels on épinglera sans trop de peine Popaul « Roi spirituel du globe terrestre », Paul Deschanel, Président de la République qui grimpait aux arbres de l’Élysée, Mérovak et ses cathédrales, le baron de Saint-Cricq ou encore « l’Apôtre » Jean Journet, fouriériste pour le moins mutant. Ça se lit avec plaisir, même si tous ces portraits sont ébauchés plutôt que poussés, comme on l’aurait voulu, du moins pour certains. Pour rester dans les loufoqueries, je ne sais si je vous avais signalé l’excellente initiative des éditions Omnibus qui les poussa à rééditer tout l’Os à moelle de l’immense Pierre DAC. Il remettent ça avec Drôle de guerre (de Radio Londres à l’Os libre), un volume rassemblant la majorité des textes et chansons qui fustigèrent l’occupant nazi et les collaborateurs. « Ici Londres, les Français parlent aux Français…  » : « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand… » On ne ratera évidemment pas non plus Tout Desproges, une brique sortie au Seuil, emplie d’inédits et assortie d’un DVD où l’on retrouvera l’artiste mais aussi André Dussolier ou Catherine Jacob (entre autres). On dégustera l’interview de Françoise Sagan par Desproges et celle
de Jean-Edern Hallier par le même et Daniel Prévost. Autre indispensable dinguerie, Bête, Méchant et hebdomadaire, Une histoire de Charlie Hebdo (1969-1982) que nous offre Stéphane MAZURIER, chez Buchet-Chastel (les Cahiers dessinés / Document). Drôle, provocateur, libertaire, écologiste, féministe, anticlérical, antimilitariste (et l’on en passe), le premier Charlie Hebdo (j’parle pas de l’actuel pour pas faire monter mon adrénaline) s’imposa comme une publication à la fois marginale, populaire et emblématique de son époque. Pour (presque) tout savoir sur le combat d’une poignée d’auteurs et de dessinateurs contre la censure, l’ordre et le conformisme, et en faveur d’une liberté absolue du rire et de l’intelligence.

Parenthèse « sca » (On a ses tics). Au rayon des livres pour enfants, craquons pour Il ne faut pas faire pipi sur son ombre, de Jean-Pierre KERLOC’H & Fabrice TURRIER (Milan jeunesse), pour Crottes, Trésors de la nature ! , d’Anne ROYER (Mango jeunesse), qui pourrait d’ailleurs apprendre quelques petites choses gratinées aux parents aussi. Applaudissons à Montre tes fesses !, de Stéphane FRATTINI (Milan jeunesse), un vrai petit bijou. Les plus grands se plongeront avec délice dans Une vieille histoire de la merde, d’Alfredo LOPEZ AUSTIN & Francisco TOLEDO (le Castor Astral / CEMCA). Ces deux Mexicains, l’un anthropologue, professeur d’Histoire de la Mésoamérique, l’autre peintre réputé par là-bas, se penchèrent de conserve sur la question de l’excrément dans la culture amérindienne. Il en résulte ce livre érudit, subtilement illustré, fait de cent histoires glanées un peu partout dans la littérature pré-hispanique, les Chroniques espagnoles du XVIème s., la littérature de la période coloniale, le folklore, les données ethnographiques, les traités médicaux, etc. Et c’est dépaysant autant que distrayant. Du recto, passons au verso en nous farcissant l’Origine du monde, Histoire d’un tableau de Gustave Courbet, de Thierry SAVATIER (chez Bartillat, 2, rue Crébillon F 75006 Paris). Depuis les arcanes de sa création en 1866 jusqu’à son entrée au Musée d’Orsay en 1995, il en a connu des aventures, ce pur chef-d’œuvre ! Je ne vous en raconte rien, mais sachez que vous croiserez sur sa route quelques personnes : Théophile Gautier, Sainte-Beuve, Edmond de Goncourt, Sylvia Bataille, Alain Cuny, Marguerite Duras, Claude Lévi-Strauss, Dora Maar, René Magritte, Jacques Lacan, etc. Deux aimables plaquettes pour suivre : MistAKE & autres écrits français, d’Unica ZÜRN (Ypsilon éditeur – j’ai pas l’adresse), qui rassemble des textes absolument dignes d’intérêt de celle à qui l’on doit ces deux merveilles que sont Sombre printemps et l’Homme-jasmin ; puis le charmant Autres jeunes filles, de Richard MILLET, illustré par Sarah KALISKI (chez Fata Morgana) dont voici quelques phrases de la préface : « Vingt adolescentes entre quinze et seize ans, dans ce moment si singulier où elles accèdent à elles-mêmes et fourbissent leurs premières armes contre le seul adulte qui sache vraiment les regarder, loin des lourdeurs familiales – dans l’espace clos de la classe, dans la naissance du désir, sa cruauté, ses drames, entre l’innocence et l’inévitable perversion que suscite l’apprentissage. On me vouera aux gémonies, on ne voudra pas me croire : le trouble est plus scandaleux que la pornographie – laquelle n’est que le moment exceptionnel de la pruderie. Je ne cherche pourtant qu’à sauver ces visages, ces voix, ces sourires et ces gestes, ces amours qui ont eu lieu fugitivement, pendant la grâce adolescente, et dont je veux croire, en franc-tireur amoureux, qu’elles existèrent mieux que bien des amours adultes. » Je ne fais que citer pour info le dernier opus de Michel ONFRAY, la Religion du poignard, Éloge de Charlotte Corday (chez Galilée), pour la simple et bonne raison que je ne l’ai point encore lu. Ce n’est guère dans mes habitudes. Désormais, je sais pourtant qu’il est tout à fait possible d’
avoir un échange passionnant à propos d’un livre que l’on n’a pas lu, y compris, et peut-être surtout, avec quelqu’un qui ne l’a pas lu non plus, car je me suis délecté de Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, de Pierre BAYARD (Minuit, coll. Paradoxe). Ce passionnant essai semble donner raison à Oscar Wilde, qui affirma :  » Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique ; on se laisse tellement influencer. »

Rayon polars, l’amie Nadine MONFILS remet deux couches : le Bar crade de Kaskouille (Éditions la Branche, Suite noire, n°30), un petit récit déjanté à souhait, centré sur la clientèle ravagée d’un rade pourri et Tequila frappée (Belfond) où, dans une atmosphère de cauchemar surréaliste, se perpètrent nombre d’immondes boucheries que quelques personnes s’esquintent à comprendre. Toutes les Alice ne voyagent pas au Pays des merveilles, vous vous en rendrez compte dès les premières pages de ce thriller « dément ». On plonge sur l’intégrale des huit romans du Cycle de Harlem de Chester HIMES, dont les inimitables inspecteurs Cercueil et Fossoyeur sont les héros, réunis en un gros volume dans la collection Quarto de Gallimard. Si on ne les a pas lus, on les dévore ; dans le cas contraire, on les relit par pur bonheur. Et puis, on se tape, toutes affaires cessantes Une brève Histoire du Roman Noir, que Jean-Bernard POUY (l’Œil Neuf, 94, rue de l’Amiral-Mouchez F 75014 Paris), qui, en 9 chapitres (Empoignons la bête – les Aiguilleurs – les Forcenés – les Pessimistes (voire nihilistes) – les Allumés (et autres freaks) – les Étoiles filantes – les Intellos – Noir devant – Sauvons un arbre, tuons un romancier ! ) dresse un état des lieux comme lui seul était apte à le faire, bien sûr. C’est Géant, J.-B. ! Le Daily-Bul, dont on vient récemment d’inaugurer une Maison où est consultable l’intégralité de ses archives, à La Louvière of course ! , continue son grand bonhomme de chemin éditorial avec deux nouveaux tomes de sa collection Lexikon, dans laquelle BALTHAZAR & BREUCKER s’en donnent à cœur joie (11. le Rien & 12. le Suçon), de très beaux poèmes de Nemesio SANCHEZ, superbement illustrés par le talentueux Camille DE TAEYE, Amour Amor, puis le Dictionnaire de références qui en est à la lettre H (8 tomes parus). Bien que l’ordre alphabétique lui en donne l’apparence, ce Dictionnaire n’en est pas un, mais plutôt une anthologie de citations qu’il est loisible d’utiliser « pour appuyer une opinion ou, mieux, convaincre par l’absurde ou l’évidence de son ridicule ». Le Dictionnaire des Utopies, de Michèle RIOT-SARCEY, Thomas BOUCHET & Antoine PICON (Larousse, collection in extenso) se doit de traîner sur toute table de chevet un peu « sérieuse », du moins celle de ceux qui cherchent leur bonheur en marge de la pensée dominante et désirent en savoir davantage sur leurs admirables prédécesseurs. C’est très bien foutu et ça décoiffe par ci par là.

Bon ! Fissa ! Un trio de bouquins dans le genre indispensables. Enrique VILA-MATAS fait paraître chez Bourgois son Journal volubile, qui transgresse allègrement les frontières du genre (on pouvait s’en douter, vu « l’apôtre »). Propos sur la littérature, souvenirs de voyages, joies et peines, propos sur la sottise de l’Occident, « le livre danse entre la fiction et l’essai à un rythme qui gomme toute frontière entre nos limites et l’aspiration à l’infini. Il invente un nouveau genre qui pourrait s’appeler le journal métaphysique. » Magnifique! Noël Godin mitonne désormais une nouvelle collection chez l’Âge d’Homme, « le Livre carabiné ». On se rue sur le premier volume : Georges DARIEN, l’Ennemi du peuple, enfin réédité, « le pamphlet le plus impitoyable jamais écrit sur la complicité crapoteuse agglutinant volontiers le maître et l’esclave dans nos sociétés « démocratiques » autoritaires-marchandes. (…) En nos temps veules, lâches, flaccides, le recueil des articles imprécateurs rassemblés ici devrait toujours, et mieux que jamais, faire scandale. »
100% tonique ! Enfin, laissez-moi vous exprimer le bonheur que je puis éprouver à voir enfin réédité un « Monument » de la Folie littéraire, Plutôt la mort, roman d’amour, d’un involontaire Génie du comique : Léon BOUDIN. Depuis 1988, j’ai tout tenté pour que cela se fasse ! Christiane & Marc Kopylov, des Éditions des Cendres ont accepté. Persécutez votre libraire pour qu’il vous commande cette « chose », ce livre culte, dont vous ne regretterez pas la lecture. C’est à en pisser de rire ! « En tournoyant dans le tohu-bohu des danseurs, elle dardait parfois un regard furtif sur un homme beaucoup plus âgé qu’elle ; d’une tenue défectueuse, d’une conduite scandaleuse, d’un visage rébarbatif aux deux yeux de loupiot rivés dans le renfoncement du front, au nez de Kalmouck purpuracé, et, flânant dans la salle, clandicant, le loupion sur la nuque, il claquetait ça et là, en ouvrant sa gueule d’élopss comme un tigre affamé qui voit sa nourriture venir. »

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