Henriette

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Je suis né en 1947, à Visé. Une petite ville que j’ai abandonnée très rapidement pour Liège. Je suis comédien, c’est d’ailleurs le seul diplôme que j’ai reçu dans ma vie. Je n’ai pas terminé les secondaires, ce que je faisais comme études ne m’intéressait guère. J’ai fait l’Académie des Beaux-arts, et après deux ans, j’avais tout appris de ce que je pouvais apprendre. Puis j’ai fait le conservatoire de Liège, et là, j’ai reçu le premier prix. En étant comédien, je ne peux pas gagner ma vie, du moins à Liège. Il a bien fallu que je trouve une activité qui rapporte des sous. J’ai commencé par être garçon de café puis gérant de club privé, puis j’ai ouvert avec mon ami la Mama Roma en 1973, un vendredi 13 avril. On a osé !


La lignée de mai 68

La Mama Roma c’est un club privé au départ, mais c’est une notion qui s’est perdue. Puis c’est devenu une discothèque qui avait la particularité de présenter des spectacles travestis. Au début, c’était des petits spectacles faits avec trois francs six sous, et c’est par après qu’on a commencé à se développer et à se diversifier. Il y avait des boîtes gays déjà à l’époque, beaucoup plus que maintenant d’ailleurs, parce que les gays restaient plutôt en ghettos, confinés dans des endroits où il n’y avait pas beaucoup d’hétérosexuels. On a été vraiment la première boîte à Liège à avoir cette volonté de mixité entre hétéros et gays. On travaille avec des gens qui sont hétéros, on rencontre des gens qui sont hétéros, donc pourquoi ne pas se rencontrer dans un endroit où on peut boire un coup, discuter et faire des spectacles par la même occasion ?
Nous avons dès le départ reçu beaucoup d’hétéros qui ont accepté assez facilement le fait que la boîte était d’orientation gay. Je ne dis pas qu’on n’avait pas de problèmes, et on en a encore. Il y a des gens qui ne comprennent pas qu’on puisse avoir un endroit gay, qu’on puisse être différent, qu’on puisse se rencontrer et parler…
On a appelé notre lieu la Mama Roma. Parce que c’était l’époque de Fellini Roma, des films de Pasolini, du Decameron, etc. Et c’était l’ouverture sexuelle… je n’aime pas tellement le mot sexuel, mais c’était l’ouverture d’esprit qui a suivi 68. C’est à ce moment-là qu’on a ouvert, et c’est pour ça que les gens ont laissé tomber leurs œillères. Enfin, certains en tout cas, et surtout dans des milieux culturels. C’est pour ça que la boîte a fonctionné directement. 

Filiation et évolution

Faire des spectacles était un moyen d’appel au public. On commençait à parler de la Grande Eugène, de Michou à Paris, de ses spectacles, quoique notre spectacle n’ait rien à voir avec ce que faisait Michou. Mais les gens étaient désireux de savoir ce que c’était qu’un spectacle de travestis. Le spectacle de travestis date du 19ème siècle. Le théâtre No est déjà un théâtre travesti, parce que les Japonais et les Chinois faisaient jouer tous les rôles de femmes par des hommes. Du temps d’Oscar Wilde, il y avait des boîtes où des hommes se travestissaient. C’était interdit, mais il y avait une certaine tolérance. C’était l’acte sexuel qui était interdit à l’époque, pas le fait d’être habillé en femme. Dans les années 20, il y avait des tas de boîtes où il y avait des travestis. Ils n’étaient pas nécessairement totalement déguisés, ça pouvait être simplement suggéré. On voyait très bien que c’était des hommes, c’était moins ambigu. Parce que parfois, maintenant, l’illusion est totale, on a l’impression de voir une femme. C’est devenu une revendication dans les années 20-30. À ce moment-là, on a commencé à voir des endroits où on retrouvait des gays, des travestis, qui essayaient d’avancer. Les choses étaient beaucoup plus fermées, mais il y avait déjà les fondations de ce qui est arrivé plus tard.  La revendication de l’homosexualité passe aussi par des femmes qui se travestissent en hommes. Il y avait énormément de vedettes de cinéma d’avant la guerre 40-45, comme Marlène Dietrich, qui se mettaient au diapason du lesbianisme et du
travesti. Et au-delà des personnalités, il y a eu des groupes de travestis femmes. Je pense par exemple à Suzy Solidor, une chanteuse lesbienne des années 30-40 qui a eu une boîte à Paris dans laquelle on retrouvait des lesbiennes habillées en homme. C’est d’ailleurs une grande constante que certaines lesbiennes s’habillent en homme. Il y a un mouvement actuellement qui est surtout centré sur les États-Unis et l’Angleterre et qui s’appelle les Drag Kings. Ce sont des femmes qui se travestissent en hommes et qui font des spectacles. Elles font toutes les grandes icônes masculines, comme Elvis Presley… Comme nous mais dans le sens contraire ! C’est un phénomène récent qui a suivi celui des Drag Queens, apparu il y a une dizaine d’années. Les Drag Queens font du travesti féminin exacerbé, avec des costumes et des maquillages totalement extravagants. Ce n’est plus du tout être féminin mais investir des personnages colorés, androgynes, et féminins par la même occasion. Comme c’était toujours des hommes qui faisaient ça, les filles ont décidé de faire la même chose en caricaturant le coté masculin des hommes. On a commencé à voir des groupes de Drag Kings qui se sont produits en spectacle. En Belgique, il y en a eu un embryon, mais ça n’a pas très bien fonctionné. Moi j’essaye de trouver un groupe de Drag Kings pour faire un spectacle à la Mama Roma, pour voir comment le public gay et lesbien, et surtout comment le public hétéro réagira. Ça doit être génial de voir des filles qui font Elvis Presley. Moi ça me ferait hurler !

Refus des clichés et crise de société

Toute ma trajectoire a été dans la recherche de la représentation. C’est mon métier de faire vivre des personnages, que ce soit des hommes ou des femmes. Et quand je joue un travesti, ce n’est pas que je me sens femme, la démarche n’est pas là. Ce qui est drôle pour moi, c’est de pouvoir jouer des rôles de femmes avec le physique que j’ai, qui est quand même assez masculin. Il est plus simple d’être homosexuel-comédien-travesti que d’être homosexuel et fonctionnaire. J’ai eu la chance d’accepter mon homosexualité assez tôt et qu’elle soit acceptée par mon entourage. Donc j’ai eu des conditions optimales pour que les choses se passent bien. Il y a le fait aussi que je vivais dans un milieu culturel, puisque j’étais comédien. Donc c’était une chose facile à faire accepter. Mon homosexualité ne me pose aucun problème dans le sens où je ne l’étale pas, je la vis très simplement. En plus j’ai rencontré un garçon en étant assez jeune, j’avais 22 ans, et il y a bientôt 40 ans que je suis en couple avec lui. Et on n’est absolument pas pacsés ou mariés ! Pourquoi vouloir singer le modèle qu’on a combattu pendant très longtemps ? On a trouvé des solutions pour ne léser ni l’un ni l’autre le jour où il y en a un qui disparaît, c’est tout. On voit encore actuellement des mecs qui sont ensemble et le jour où l’un disparaît, l’autre se fait éjecter du jour au lendemain de leur maison par la famille. J’ai des amis qui ont eu le cas dernièrement. On ressort souvent des trucs bateau, comme « dans un couple d’homosexuels, il y en a un qui fait l’homme et l’autre qui fait la femme ». Ça n’a absolument rien à voir. Il n’y en a pas un qui fait la cuisine plus souvent que l’autre, on peut très bien échanger les rôles, il n’y a pas de modèle. Il faut dépasser le cliché hétéro. 
On va vers une crise. Je ne parle pas de crise financière, je parle de crise de société. Je crois qu’on arrive à un stade d’évolution qui fait qu’on va droit dans le mur. Il y a des choses qui doivent changer complètement. Au point de vue des homosexuels par exemple, il y a justement le fait de se pacser, de se marier. C’est très bien pour le moment, mais est-ce qu’on ne va pas voir une radicalisation, et avoir un retour de flamme sur les acquis que les homosexuels ont obtenu ? Je crois qu’il y a une tranche de la population qui est encore très raciste, très homophobe. Et c’est justement de là qu’un danger peut venir. En allant vers une crise financière, une crise morale en général, est-ce qu’
on ne va pas en revenir à des clichés, à des normes tout à fait sélectives, et se dire que la crise vient du fait qu’il y a eu trop de libertés ?

Une position artistique d’avant-garde

Quand nous avons commencé, il y avait d’autres troupes qui faisaient de très bons spectacles, mais ça s’est sclérosé. En général les spectacles de travestis, c’est parodier Chantal Goya et Mireille Mathieu. Un mec qui se prend pour Lara Fabian, qui est intimement convaincu qu’il a le talent de Lara Fabian, est-ce intéressant ? On le voit une fois, deux fois…et la troisième fois, on n’écoute plus. Il y avait des spectacles travestis dans tous les coins, et les gens se sont lassés parce que ce n’était pas de la qualité. Notre spectacle est différent, on a évolué dans un autre style. On ne fait pas de caricature, ou si on en fait, ce n’est pas le but même. On montre des personnages féminins, pas pour se moquer de la femme, mais pour mettre en exergue certains points communs aux hommes et aux femmes. Ce qu’on fait n’est pas du travesti ambigu, chez nous les rôles sont bien définis, ce sont des hommes qui jouent des rôles de femmes et qui évoluent dans des contextes différents. Il y a toujours une petite histoire, un côté comique parce qu’on exagère la démesure. Dans cette démarche, nous avons des «enfants ». Par exemple les Drag Attack. Ils vont exactement dans le même sens que nous, c’est vraiment la même filiation. La preuve, c’est que la plupart des gens qui en font partie ont travaillé à la Mama Roma. Ce qui est intéressant c’est qu’il y a une adaptation du statut des travestis, qui n’imitent plus la femme. Ils parlent toujours de la problématique de l’homosexualité, mais d’une façon différente, plus intelligente, qui provoque le spectateur et le fait réfléchir. Nous, ce qu’on faisait au départ, et on le fait encore, c’était de la provocation par rapport aux clichés, par rapport à ce que les gens peuvent attendre. Je vais dire un peu présomptueusement que c’est l’école de Liège. Il n’y a qu’à Liège qu’on trouve cette approche différente. Souvent ailleurs, c’est de la simple illustration. On prend n’importe quel disque et on chante dessus. Il n’y a aucune démarche, aucune invention. Je pense que la Mama Roma est une école d’avant-garde. Et nous sommes d’ailleurs reconnus à Bruxelles. Ils sont un peu jaloux qu’on ne soit pas à Bruxelles, mais je pense que la Mama Roma n’aurait pas pu se faire ailleurs. Liège est une ville un peu rebelle et à contre-courant, donc nous ne pouvions exister qu’à Liège. 

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