Moi=moi

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«I am what I am», publicité sur un gratte-ciel de Shanghai

Sois toi-même! Arrêtez de jouer ! Soyez différent! Enlève ton masque! Sois naturel! Combien de fois ne tombons-nous pas sur de tels slogans? Etendards de magasins de mode, couvertures de magazines, annonces Intérim, bouches d’individus hypernormés, l’injonction à « être soi-même », à «être quelqu’un », à « ne pas faire comme tout le monde », à être « politiquement incorrect » semble bien être devenu le bêlement politiquement correct de notre temps. Si de telles exhortations peuvent sembler légitimes dans un monde unidimensionnel, il se pourrait bien qu’elles voilent en fait, sous des auspices bienveillantes, de drôles de choses: le conformisme publicitaire même, le stade ultime des vieilles séparations usées, entre le réel et l’apparence, entre le vrai et le faux, entre moi et les autres… le comble de l’individualisme de masse.

Comme le mouton dans l’enclos que l’homme lui a façonné, plus celui-ci se tournera vers lui-même, mieux il épousera des comportements grégaires. La jeune consommatrice se regardera le nombril et le trouvera bien commun. Elle essayera d’être différente en allant dans le magasin “Différent”, en achetant des fringues différentes que la magie de la mode a sélectionnées rien que pour elle pour, enfin, être “elle-même”. Et ceci, dans une quête toujours renouvelée, donc toujours frustrée, toujours plus pousse-à-la-consommation, surfant sur les vagues fluctuantes des dernières tendances, à la recherche de l’île du Moi, mirage évanescent.

Une recherche perpétuelle, autocritique, déprimante, créant finalement des individus fragiles et adaptables, flexibles et modulables, séduits par la camelote “révolutionnaire” en kit, qui vient toujours de sortir. Ruée vers la soi-disant nouveauté, afin d’être enfin différent des anciens. Course vers l’identité achetable pour être « différents des autres »… Pour un temps… La mode c’est ce qui se démodera, le nouveau se transmuera en ancien, ad infinitam.

Cette quête du Graal se révèle ainsi un véritable travail à plein temps! C’est qu’il en faut des prothèses, des pièces, des béquilles, pour faire tenir un Moi. C’est qu’il en faut des représentations de soi-même pour se présenter à soi même et aux autres, comme un petit guichet, comme une entreprise à gérer: “t’inquiète je gère!” entend-on d’ailleurs de plus en plus .

Qu’est ce que suppose cette sommation-refrain, sans réserves, à être soi-même ? Premier commandement tacite: ne surtout pas entrer démesurément en contact avec l’Autre, celui qui pourrait vous influencer, celui qui vous destituerait de votre sainte idiosyncrasie, votre pouvoir souverain. “Moi j’veux écrire, mais j’lis pas parce que, tu vois, j’veux pas être influencé quoi”. ”Lui, il est trop bizarre, il est pas lui-même, il joue un rôle”. Comme s’il y avait autre chose qu’un autre masque derrière le premier, et un troisième derrière le second, etc… Comme si le masque n’était pas lui-même bigarré, panaché, chamarré, bariolé, hétérogène…

Second commandement : être modeste, surtout ne pas heurter l’opinion du tiers. Si « moi n’est pas un autre », dès lors « chacun son point de vue »… et les vaches seront bien gardées. Si toutes les opinions se valent, même le débat d’opinion perd son sens.
Cette humilité qui se glorifie elle-même dissimule en fait souvent son contraire, en favorisant cette humble (non-)position elle-même, de manière arrogante et condescendante.

Mutatis mutandis, l’être qui aura pu se déprendre de son moi, qui sera happé par tout ce qui n’est pas strictement lui, sera très rapidement codé, tamponné, taxé de narcissique et d’autocentré.

La table de la loi pourrait encore être longuement complétée….

Ce que je suis? Alors que je suis traversé, de mots, d’odeurs, de maux, de plaisirs, d’air, de cris, de musique,… de toutes ces choses qui ne sont pas Moi? L’incorporation constitue le préalable du partage et de l’intérêt (issu d’inter-esse, l’inter-être),
formant le goût d’être ensemble.
A l’opposé, l’hystérisation du contact, la peur blanche de l’altérité, l’exacerbation de la bulle glacée auto-nomique, le fantasme de pureté du moi plus blanc que blanc, correspond point par point à ce que la fièvre glaçante du kapital a besoin.

La richesse des personnalités pourrait bien se construire au contraire par notre capacité à déployer sans cesse de multiples facettes, nourries par les rencontres dites humaines et non-humaines, par la joie de savoir en jouer de manière créative, vivante et légère, sans se soucier de porter ce fardeau harassant (et cher!) du Moi. Ceci, en ne portant aucun égard sur cette machine de guerre moïque, qui s’érige comme mille petites citadelles assiégées, comme mille petits empires dans un Empire, contre tout ce qu’il y a entre les êtres. Je est des autres…et vive l’inter-est!

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