Marie

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Je suis encore ce que l’on appelle une jeune fille. Je n’ai pas cette certitude, cette assurance qu’ont les femmes, et qui s’installe peu à peu, même si je crois que ce n’est jamais complètement là non plus. Il y a toujours une partie de doute. Enfin, c’est l’impression que j’ai. J’ai le sentiment que moi, en tout cas, j’aurai toujours un doute, que ce soit dans toute ma tête ou seulement dans une petite partie. C’est lié à une pression familiale, sociale. Ce pari de devoir assurer toutes sortes de choses, de jouer différents rôles… Cette nécessité de paraître… Il faut être forte, ne pas montrer ses faiblesses, cacher nos malaises… Derrière le paraître, un tas d’autres pressions se cachent.

Il y a par exemple la pression familiale. Elle est très forte. On veut satisfaire les rêves des parents. Faire ce qu’ils n’ont pas fait, ce qu’ils n’ont pas pu faire, être comme ils voudraient qu’on soit. Réussir à l’école, aider, ne pas faire trop de bruit… Pour les garçons, c’est différent, je pense. Dans ma famille, le garçon a une place, et on ne lui demande pas de ne pas faire trop de bruit.

La jeune fille, elle, doit faire preuve de discrétion. Et puis, c’est comme si l’amour était plus inconditionnel pour un garçon que pour une fille. Une fille doit satisfaire. Un garçon peut faire tout ce qu’il veut, il sera aimé envers et contre tout, et on sera fier de lui. On mettra ses capacités en avant, quelles qu’elles soient. Tandis qu’une fille, même si elle en a, on ne les reconnaîtra pas forcément. Je crois que c’est un principe général. Je crois même que si ma famille l’a fait, c’est malgré elle. Une sorte de tradition. On en parle, parfois, entre filles. Le frère, ça a un côté protecteur assez sympa! Mais cela a un aspect écrasant aussi. C’est un malaise que j’ai commencé à ressentir très jeune, et que je n’ai conscientisé que plus tard.

Il y a quelques temps, j’ai été hospitalisée. Physiquement, mon comportement alimentaire n’était plus viable. J’étais trop maigre, je n’avais plus de forces. On appelle ça l’anorexie. C’est difficile de mettre une cause là-dessus. C’est multifactoriel. Il y a plein de raisons. Quand on ouvre un magazine, qu’on se balade dans la rue et qu’on voit des anorexiques sur tous les panneaux, c’est une pression. Le fait d’être confrontés tout le temps à des filles très minces, limite maigres, et de les voir comme un idéal, cela a de l’influence. C’est lié à cette pression du paraître. C’est comme si le fait d’être mince ou maigre était associé à la réussite sociale, à la famille modèle, au mari beau et riche, et tout ce qui va avec…

C’est un processus complexe. Je mangeais très peu chaque jour. Et je me battais en me disant que c’était génial, que j’allais perdre du poids, jusqu’à un moment où le poids a vraiment trop baissé, et alors, là, c’est la peur de le reprendre qui s’installe, parce qu’on se rend compte qu’il y a un tas d’avantages qui vont avec. Au début, on te fait des compliments : « Tu as maigri ! » Et c’est comme une drogue, on n’a pas envie de perdre tout cela, et on va jusqu’au bout. On arrive à un point où les avantages du début disparaissent et n’ont plus de sens, parce que ce n’est plus cela qu’on cherche du tout. Il y a un moment où il n’y a plus que cela qui compte. Cela prend toute la tête, et on se fout de tout. Du coup, on n’est plus blessé par rien. Cela devient une identité. On ne pense plus qu’à cela, au fait d’être mince, d’être maigre. On est heureux de sentir ses os. On se définit comme anorexique, et on regarde les autres anorexiques presque avec jalousie.

Parfois, je sentais le danger que j’encourais, mais c’était très momentané. Dans ces moments-là, je paniquais, j’avais peur de mourir. Tout d’un coup, je me disais : « Non, je déconne complètement ». Et alors je mangeais… une pomme ! En me disant : « Ah ! Ça va mieux ! ». C’était absolument débile, ça ne servait évidemment à rien.

Quand mes parents ont décidé de m’hospitaliser, j’ai accepté.

L’anorexie est un semi-suicide : une mort à petit feu. On hésite, on sait bien que cela ne va pas nous tuer, là, tout de suite, de sauter tel repas, ou de se lancer dans une heure de course à pied alors qu’on est trop faible pour le faire. C’est chaque fois un petit pas vers le gouffre. C’est davantage une automutilation qu’un suicide.

Comme la plupart des anorexiques, j’ai ce qu’on appelle une dysmorphophobie. Je ne me vois pas comme je suis. Quand je me regarde dans un miroir, même encore aujourd’hui, parfois, je me vois complètement difforme. J’ai l’impression d’être « comme ça », comme si une partie de mon corps était énorme, comme si je me voyais dans un des miroirs déformants qu’il y a dans les fêtes foraines. Parfois, je peux me regarder dans un miroir et me voir comme je suis réellement, et d’autres fois, ça revient. C’est comme si, en un mouvement de tête, le miroir changeait.

Cette maladie, c’est un cri, c’est : « Au secours, ça ne va pas, regardez-moi ! ». En disparaissant, finalement, on prend plein de place. Le déclencheur, ça a été la comparaison. Je devais partir en vacances avec ma meilleure amie, mon copain, et des amis, et j’étais persuadée d’être grosse à côté des autres filles. Je n’avais pas du tout envie de me retrouver en maillot de bain à côté d’elles. Je me trouvais dégueulasse. Oui, c’était du dégoût. Donc, j’ai fait attention le mois avant le départ, et je me suis retrouvée avec trois kilos en moins. J’étais très contente. Après, il y a eu la peur de regrossir, et pour y arriver, la meilleure solution est de maigrir, comme ça on a une marge de manœuvre plus grande.

Aujourd’hui, je suis en reconstruction. Mes études m’aident dans ce processus identitaire. On te demande souvent: « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » Aujourd’hui, ce sont les études qui viennent constituer mon identité. Et puis aussi les choses que j’aime, les petites choses que je fais…. Ces moments que je passe sans que l’anorexie ne me prenne toute la tête.

Je crois qu’on ne s’en sort jamais à 100%. Il reste une sensibilité alimentaire, ou des peurs de certains aliments, ou, encore, l’impression d’être grosse. Mais on peut mettre cela dans un petit coin de sa tête et ne pas se laisser envahir. Aujourd’hui, tout de même, la notion de « contrôle » est nettement moins présente. Et plus je me laisse aller, plus je vois que ce n’est pas dramatique, et ça m’incite à poursuivre dans ce sens-là.

Qu’est-ce que la normalité ? Qu’est-ce qu’une jeune fille normale ? Une jeune fille qui fait ce qu’on lui demande, et qui satisfait, à tous les niveaux. Quelqu’un qui sait répondre à tout ce qu’on exige d’une femme en devenir : se préparer à être une maman, se préparer à être une épouse, une maîtresse de maison… Ce ne sont pas forcément mes attentes à moi, mais j’ai l’impression que c’est ce qu’on nous demande… Et aussi d’être d’accord.

Moi, je veux avoir le droit de ne pas être d’accord, justement. Par exemple, dans mon idéal du couple, je trouve que les tâches ménagères, c’est un truc qui se partage. J’aimerais aussi avoir le droit de faire ce que je veux au moment où je le veux, et à l’heure que je veux. Le droit de penser ce que je veux. Ne pas être dans l’ombre de quelqu’un d’autre.

La maternité, c’est encore autre chose… Moi, j’en parle beaucoup avec mes amies… L’anorexie fait cesser les règles, et rend donc incapables de procréer. Ce n’est pas que j’aie envie d’un enfant tout de suite, mais je me dis que je ne suis pas capable d’en avoir pour le moment. Je ne saurais pas. Alors que c’est la fonction première de la femme finalement, c’est de donner la vie. Rien que le fait de savoir qu’on n’en est pas capable, cela fait peur. L’identité, justement, où est-elle alors?

La maternité, ça a un côté valorisant, cette idée de la mère créatrice, mais c’est ambivalent, parce que du coup, on est aussi réduites à cela.

Finalement, l’anorexie, c’est une réponse à des questions identitaires et à des circonstances familiales ou personnelles
particulières, mais ça recoupe aussi une notion plus souterraine : celle de la condition historique de la femme…

Je m’appelle Marie et j’ai vingt-deux ans. Comment j’envisage l’avenir ? En regardant là, droit devant.

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