8. Parce-qu’elle le vaut bien

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« Telle trouve à se vendre qui n’aurait pas trouvé à se donner. »
Stendhal

Genèse d’un dispositif de pouvoir

Le devenir jeune-fille de tous les pans de la société représente la réponse à la crise du capitalisme dans les années ’20 qui, face aux graves problèmes de surproduction, a dû par tous les moyens écouler ses marchandises et étendre ses marchés. Pour cela, il a fallu qu’il se socialise, qu’il crée tout un marché « existentiel », qu’il contrôle les comportements des consommateurs jusque dans leur vie intime.
Les marchands ont dû, dès lors, fabriquer des styles de vie et toute une industrie de « services », abstrayant les humains de leur monde, les détachant de plus en plus profondément du réseau de choses, d’habitudes, de paroles, d’affects, de lieux, de solidarités… Ruiner toute communauté, séparer les groupes de leurs moyens d’existence et des savoirs qui y sont liés: c’est la raison politique qui commande l’incursion de la médiation marchande dans tous les rapports.

Pour arriver à cette fin, le marketing a trouvé des cibles rêvées: en particulier les femmes et les jeunes, qu’il tire comme des lapins. L’historien Stuart Ewan faisait remarquer à ce propos: « les jeunes gens et leurs mères fournirent au mode de vie offert par la réclame les principes sociaux de l’éthique du consommateur ». Les publicitaires créèrent de toute pièce une « jeunitude » et une « féminitude » susceptible de s’accorder avec ces nouveaux consommateurs potentiels.

La caractéristique principale en ligne de mire ? La séduction: faire en sorte que la Jeune-Fille se valorise aux yeux des autres (et aux yeux de leur porte-monnaie!) à l’aide de tous les signes que la publicité lui suggère. Les milliards dépensés dans ce domaine ne le seraient pas s’ils ne provoquaient pas des effets réels. On vend des signes de valorisation, qui deviennent ensuite des valorisations réelles entre les gens. Mais cette valeur est pure fiction. Fiction qui a des effets éminemment concrets. Comme disait Marx: « on l’achète parce-qu’elle a de la valeur et elle a de la valeur parce-qu’on l’achète ».

L’avènement de la Jeune-Fille comme idéal explique non seulement le succès des lolitas aguicheuses et l’incroyable croissance des demandes de chirurgie esthétique, du marché des amincissants, des produits de « beauté », des thalasso- thérapies…etc… Et ce, quelque soit le sexe ou l’âge!

Ni spécialement jeune, ni spécialement fille

D’emblée, la préface nous prévient que cette appellation de « Jeune-Fille » ne vise pas le genre féminin ou la catégorie de « jeune » en particulier. Rien de misogyne la dedans! C’est, au contraire, lit-on sur le quatrième de couverture, la jeune-fille qui est le produit de la misogynie. La mode et la publicité sexiste sont ses milieux naturels et la presse féminine lui fournit la psychologie de base ainsi que l’iconographie officielle. Il suffit en effet d’ouvrir un magazine féminin pour remarquer à quel point celles et ceux qui prétendent défendre le « féminin », l’enferment en fait dans les clichés les plus archaïques. Les journaux dits « pour homme » ne dérogent pas à ce constat, comme en miroir.
Le bouquin est d’ailleurs parsemé de sentences truculentes issues de cette presse qui presse les jeunes-filles.

La jeune-fille n’est donc pas toujours jeune et pas toujours fille. »Elle » est tout aussi bien le trader spéculant dans sa bagnole hors de prix, le gaillard suant dans une salle de sport, la personne âgée regardant le dernier jeu télévisé seule devant sa pizza, l’étudiant travaillant au supermarché, le caïd en vêtements de sports affublés de marques, la petite-bourgeoise américanisée sirotant un cocktail du haut de son pavillon, le citoyen bêlant à la « sauvegarde de la démocratie » face à ceux qui contestent de manière un peu trop virulente les ressorts plus ou moins cachés qui vident celle-ci de sa substance…

Une machine de vision

Afin d’assurer sa cohésion de façade, le Spectacle a besoin de se
dire à lui-même et au monde entier combien il est merveilleux.
Ainsi, la Jeune-Fille est avant tout une « machine de vision » cachant, en se montrant, les aspects beaucoup moins clinquants et glamours que le monde de la marchandise autoritaire produit. Il suffit de mesurer le contraste entre le produit scintillant sur les étalages et les lieux sordides où il est souvent fabriqué pour comprendre de quoi il s’agit.

Tout se passe comme si l’augmentation de la cadence de nos sociétés, de la dureté dans les rapports intersubjectifs, de la violence concurrentielle avait besoin de se cacher derrière un masque souriant et serein. Le gouffre entre les affiches publicitaires dans le métro et les usagers passant devant elles est, par exemple, terriblement frappant.
Hors des espaces toujours plus nombreux où elle doit user de la violence de manière ostentatoire, la domination, dans ses formes les plus avancées, répugne à la force brute.
Elle est ainsi parvenue à raffiner ses procédés jusqu’à se couvrir elle-même d’une invisibilité relative, parce que partout présente. Mais cet aspect fantômatique n’est pas connu comme tel, car il n’est pas nommé.
Il n’y a plus nulle part de maître déclaré ni, dit-on, de tyrannie manifeste. La Jeune-Fille représente un aspect central de cette dissémination. Elle représente la figure contemporaine de l’autorité. Une servitude d’autant plus perverse qu’elle s’est diffusée en des particules infimes, volontaires, qui ont trouvé à se loger au coeur des regards, des gestes, des pensées, des discours, des organes.

De manière générale, un fantasme d’immaturité habite l’humain (cfr Nabokov ou Gombrowicz). Et la société hyperspectaculaire tente de coloniser toutes les tranches d’âge en jouant sur les tendances régressives. L’Homo sapiens contemporain semble bien être affecté du complexe de Peter Pan. Michael Jackson reclus dans son Neverland en est le symbole vivant, le prototype.

Plus encore que l’observation du monde états-unien, le regard sur la société japonaise nous renseigne sur le fantasme générique de nos contemporains. Celui-ci s’y dévoile, pour ainsi dire, à nu, sans la fausse pudeur qui règne en Europe. L’esthétique acidulée, rose bonbon, des mangas japonais en est l’illustration la plus cinglante. Les personnages y ont souvent des corps adultes, très formés, mais aussi des yeux gigantesques dont les proportions au sein du visage rappellent celles des enfants en bas-âge.

Portrait d’un portrait

Allégée, sucrée, rétrécie, ratatinée, abrégée, réduite, contractée, amaigrie, nanifiée, condensée, exténuée, décharnée, alignée, épurée, litotée, euphémisée, édulcorée, tempérée, atrophiée, culpabilisée,tempérée, domestiquée, neutralisée, inhibée, colorisée, purifiée, ternie, épuisée, volatilisée, ventilisée, la jeune-fille est ce sujet souverain qui se croira d’autant plus libre qu’elle se pliera à la moindre servitude volontaire.
Elle est dé-tâchée et va où elle veut. C’est à dire qu’elle va où on lui dit d’aller. Son obsession de la pureté, sa trouille de la souillure qui viendrait du dehors, alimentent la propagande diffuse nous sommant d’être sains, positifs, sportifs, ambitieux, brillants, communicants, entreprenants, optimistes, …
Elle a une peur bleue du contact qui pourrait la salir. Cette peur blanche de l’altérité, cette exacerbation de la bulle glacée, ce fantasme de pureté du moi plus blanc que blanc, correspond point par point à ce dont la fièvre glaçante du capital a besoin.

Si vous avez néanmoins le bonheur de fissurer la vitre souriante, une réalité extrêmement violente apparaîtra.

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