Transmission/survie

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« Chacun de nous rapproche les uns des autres et à son gré ses fleuves, ou ses montagnes, ou bien ses canyons ou ses forêts et ses brousses, ses baies ou ses lacs, ses vals ou ses fjords, qui partagent les géographies et qui assemblent les histoires du monde, tous les fleuves où des peuples brûlèrent des feux pour la clarté de leur eau, et les montagnes où tant d’autres piétèrent, et les grandes vallées et les ravines qui ont frayé des traces légères pour les marronnages, et les brousses où tant de marrons et de résistants s’acassèrent. Les réunir à chaque fois dans une poétrie ou un chaos-opéra, c’est une manière fertile de se déposséder de ces lieux, pour mieux y convenir. Les poétiques du Tout-monde sont issues des imaginaires de nos politiques les plus disséminées, les plus obstinées, ici et partout, combats ignorés et cris mal entendus et rassemblements fragiles et visées tellement impossibles à tenir. »

Edouard Glissant, Une nouvelle région du monde, éd. Gallimard, 2006

Dans trois mois, le 8ème Festival Voix de Femmes ouvrira portes et chapiteaux à Bruxelles, Liège et Anvers. Du paquebot Flagey à la tente étoilée Tour de Toile, ce 8ème festival est, à nouveau, un défi : culturel, intellectuel, artistique, économique.

C’est autour du thème « Transmission/Survie » que s’articuleront les activités du 8ème Festival Voix de Femmes. Pour en dessiner les lignes de fuite, trois Forums publics, médiatisés, concerneront les domaines de la diversité culturelle, des droits humains et des stratégies économiques.

Plutôt que d’axes ou de systèmes, peut-être devrions-nous parler, en suivant Edouard Glissant, d’un parcours de quelques archipels. Tant il est vrai qu’aucun des lieux que nous proposons ne peut s’apparenter à l’élaboration d’une pensée analytique ancrée dans des schémas de certitudes. Qu’il s’agisse d’un regard sur la culture, les droits humains ou les stratégies économiques, le Festival Voix de Femmes ne propose que d’effleurer, approcher, écouter.

Ecouter des femmes, venues de loin. De l’île des Chagos, du désert Sahélien, de la brousse Antanosy, des montagnes de l’Aïr, des flancs du Caucase. Villes dévastées, régions en conflit, territoires occupés. Rives, plus calmes, de la Méditerranée, plaines du Danube, Andalousie. Epire, Sardaigne, Soudan ou Kurdistan. Les lieux des voix des femmes sont autant de creux, de rochers, ou d’aplats poussiéreux, ou de rives ou de seuils, qui disent, de l’immensité du monde, sa diversité, et, de cette diversité, la survie.

Pour qu’il y ait survie, il faut transmettre. Les stratégies se mêlent, se confondent. A Raga, les femmes tressent des nattes. A Madagascar aussi. Dans l’Aïr, dans l’Ighazer, dans l’Atlas. Il s’agit de culture. Chacune a sa manière: les tresses sont séchées, blanchies ou teintes de diverses façons selon qu’il s’agit de palmes, de fibres, de cotons. D’eau salée ou d’étendue caillouteuse. Chaque natte diffère, bien sûr, mais chacune est héritière. Là, est la transmission.
Vient la survie. Les femmes, toujours elles, doivent vivre et faire vivre. Elles réunissent les nattes, elles les vendent, et, parfois, les transforment. L’utilitaire devient artisanat. Reste ou devient Art. Les stratégies, comme les techniques, se transmettent, de la multitude de gestes accomplis pour parer au froid et à la faim naît l’habileté à réaliser des produits qui se vendent : ici, geste et pensée ne font qu’un.

A la nostalgie, au sentiment de perte, fait face la nécessité. La survie est truffée de gestes inventés, de stratégies de toutes sortes. Instruments faits d’une calebasse, repas de graines ou de criquets, nattes, toujours, et tissus, et ornements, transformés pour le troc, pour le touriste, pour survivre.

Ainsi, partout dans le monde, des aspects culturels se délitent, se transforment ou se transmettent. La décennie que nous traversons est chargée de bouts de mémoires, de pratiques coutumières, d’anciennes façons de faire ou de dire, qui suivent, chacune, l’un de
ces destins. Les femmes prennent, recomposent, dessinent un futur.

La diversité culturelle concerne les traditions artistiques, bien sûr, mais aussi les savoirs, les valeurs, l’expérience. L’héritage du chant, la destinée d’un instrument, le détournement d’une danse. Ou encore la trace des faits, la mémoire de l’histoire. Et le manger, et le dormir, et le vivre.

Une jeune chorégraphe hérite d’une tradition. Elle la transforme, la transmet aux plus jeunes. Des musiciennes enseignent leur répertoire. Des jeunes fouillent la connaissance de leurs aînées. La tradition peut devenir modernité par dépouillement, par collage, par transgression, par fracture, ou par hasard. Elle peut intégrer la perte, actualiser le passé. L’essentiel est peut-être d’éviter l’oubli, d’échapper à l’effacement, de sauver la multiplicité.

Une mère, une proche de personne disparue, témoigne, ses paroles sont transcrites, son expérience se transmet. Les plus jeunes la reçoivent. Qu’en retirent-elles ? Comment la disparition est-elle, paradoxalement, constructrice de mémoire ? Comment permet-elle un passage de la mémoire individuelle à la mémoire collective ?

Le Festival existe depuis 1991. Cultures en résistance y est né en 1994. Le Réseau des Mères de disparus l’habite depuis l’an 2000. Depuis 2005, nous avons commencé un travail de mémoire sur les Disparitions par la démarche artistique, et nous avons créé un lien avec la société civile à travers les associations de femmes. Chaque étape est née d’un geste précédent dont elle est le prolongement.

Aujourd’hui, la société civile parle de survie. De façon aiguë, à peu près sur toute la planète. La nécessité de survie motive l’existence des associations de femmes. Ici, en Belgique. Et ailleurs. En Europe, en Afrique, en Amérique Latine, les femmes créent des associations, des maisons, des tontines, des banques céréalières, des réseaux, des marchés…

Ces femmes qui, ailleurs, inventent, créent et réalisent des projets de survie ont-elles quelque chose à nous dire ? Avons-nous quelque-chose à apprendre de leur expérience ? Une transmission horizontale est-elle possible ? Des projets créés par nécessité, inventés sur le terrain, dans des contextes différents, ont-ils quelque chose à échanger, à partager ?

Transmission et survie sont liés et s’inscrivent dans la poursuite de la réflexion ouverte que propose le Festival Voix de Femmes. Les cultures englobent valeurs et expériences, pratiques artistiques et quotidiennes. Le respect de leur diversité passe par la mémoire, par la transmission, et pose, peut-être, un défi : celui de la survie dans la multiplicité.

Pour s’y accorder, à « ce qui du monde s’est diffusé en archipels, ces sortes de diversités dans l’étendue, qui pourtant rallient des rives et marient des horizons », le 8è Festival Voix de Femmes propose des concerts, spectacles de théâtre et de danse, exposition, ateliers, rencontres et forums.

Des artistes et représentantes de la société civile viennent y témoigner lors de trois forums qui portent sur « La diversité culturelle transmise par les femmes » ; « La Convention sur la protection des personnes enlevées et disparues » ; « Les stratégies économiques : micro-crédit, culture et développement ».

Elles viennent d’Afghanistan, Algérie, Argentine, Azerbaïdjan, Belgique, Chagos, Chili, Egypte, Espagne, France, Grèce, Hongrie, Iran, Italie, Liban, Madagascar, Mali, Maroc, Mexique, Niger, Palestine, Rwanda, Sénégal, Soudan, Syrie, Tchétchénie, Tunisie, Turquie, Zimbabwe.

Elles créent et exposent des œuvres d’art traditionnel et contemporain, chantent des répertoires classiques ou populaires, présentent des spectacles de théâtre et de danse, dirigent des ateliers, participent à des rencontres.

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