Travail, mariage, patrie?

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Blabla, Mai 68, blabla, il faut en finir, blabla, il faut recommencer, ça a réussi, ça a raté… Les réactionnaires sont devenus progressistes, les progressistes ont tourné réacs…blablabla…on a vu émerger des oxymores comme capitalisme soixante-huitard et révolution conservatrice. Anniversaire, fête, commémoration, muséification. Sous les pavés, les cafards prolifèrent. De l’air! On étouffe! Sortir un tant soit peu de la suffocation suppose d’en parler. La boucle est bouclée. Participons ainsi, comme tous les mutins de Panurge, à cet enlisement mortifère…Nous sommes coincés dans le carcan des idées trop reçues. Alors, comment s’en sortir sans sortir?

Ouvrons à notre tour le lourd dossier glacé… Lettre M comme mariage! Que découvrons-nous? Le méchant mouvement de Mai aurait cassé l’idyllique union en mettant en avant un individu consumériste, narcissique et conquérant, mais aussi inquiet, indéterminé et fragilisé. Les gosses auraient destitué les adultes, les femmes auraient castré le phallus, l’individu aurait supplanté le couple… Le monde à l’envers! C’est en tout cas ce que défendent certains rabougris sur mon écran à cristaux très liquides, attaquant de grands kids roses, passés du col Mao au Rotary, qui n’ont que le mot liberté à la bouche. Ils rangent dans des casiers bien propres, font des exégèses. Le Show ne cadre pas, bien évidemment, les acteurs hors-champs : les mutilés, les héritiers comme les dégoûtés.

Plutôt que de céder à la basse caricature, faisons quelques recherches. Prenons l’étymologie… Mariage: «mas, maris», mâle. Couple: «copula», chaîne, laisse, crampon, grappin… Mais alors, pourquoi tant de critiques de la critique aujourd’hui?

Extension du domaine de la lutte

«En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables; d’autres croupissent dans le chômage et la misère. (…) De même, le libéralisme sexuel, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société ». Michel Houellebecq nous offre un indice. Il fut un des analystes acides de la situation sur laquelle aurait débouché la révolte de mai. Alors que ses romans n’offrent apparemment aucune clef pour respirer, un autre regard éclaire la façon dont le réductionnisme pourrait bien opérer.

On voit combien ses personnages morbides sont profondément corsetés dans les valeurs dominantes des démocraties-marchés triomphantes. Ainsi, frustrés par les stéréotypes qu’ils ne maîtrisent pas, ils se sentent – propos caractéristique – comme des «cuisses de poulet sous cellophane dans un rayon de supermarché». Or, le désarroi pourrait bien se transmuer en une chance. Contrairement au discours misérabiliste et nostalgique qui se lamente sur la déliquescence présente et plaint ceux qui sont au bord du chemin de la prospérité maritale et économique, de nombreux êtres témoignent que l’on peut être très heureux au bord du chemin. A condition de n’y être pas seul.

Aveuglés par les «conséquences», comme si un fait causal provoquait des effets dans une physique mécaniste, on ne peut appréhender un tant soit peu le désir polymorphe qui sous-tendait la contestation du mariage et, plus largement, de la famille nucléaire bourgeoise. Il n’y pas le désir de Liberté, d’Individualité, d’Autonomie, mais bien une constellation, une cristallisation complexe.

Mai 68 n’a pas eu lieu

Il est stupéfiant de voir à quel point peut trépasser un champ de forces devenu Marque, comment un événément succombe à sa répétition. Qu’est-ce qui s’est passé? C’est la seule question qui permette de se sortir du bouclage sclérosé. Tout ce qui était créateur dans le mouvement fut marginalisé, plastifié. Mais ce n’est pas ce qui compte. Un événement qui peut être récupéré ou idéalisé, n’en comporte pas moins quelque chose d’indépassable. Il ne s’agit donc pas de vanter un 68 originel, ni de fustiger la période ultérieure.

Ce qui compte, c’est que ce fut «un
phénomène de voyance», comme si un monde voyait tout d’un coup ce qu’il produisait d’absurde, dans son inertie, et voyait aussi la possibilité d’autre chose, d’un vent frais, d’un coup de dé, d’une redistribution des cartes. Il n’y avait pas le «Mariage» d’un côté et la «Société» de l’autre, mais va-et-vient, couplage intensif, transversalité.

Et nombreuses étaient les cartes à interroger : le contrat légalisant l’exploitation et la domination masculine parce qu’il reposait sur la division inégale des rôles, le culte d’une virilité et d’une féminité « essentialistes » dictée par la commercialisation, la possession mutuelle sur le modèle contractuel, bourgeois, patriarcal, propriétaire, identifiable au vol au même titre que le capital, le flicage amoureux pousse-à-la-consommation et dépolitisant, l’autorité paternelle des pseudos «lois» de l’économie et le giron maternel de l’Etat cocon.

Mais les désirs se sont transmués. D’où la réaction que nous vivons actuellement. On s’est par exemple mis à faire la promotion d’un « style de vie rebelle », d’un discours sur la liberté sexuelle appuyé par des forces commerciales tels que des propriétaires de bars, des producteurs de porno et de sex-toys, des télécrates… Par ailleurs, les femmes «libérées» font les potiches dans les journaux féminins. Les «gays» émancipés paradent et demandent le droit au mariage. Sur ce point significatif, alors que dans les années 70, l’embryon du mouvement remettait radicalement en question le mariage, le considérant comme une forme d’oppression, cette quête pour l’égalité visible opère désormais toujours en multiples de deux avec, comme règle suprême, le roi couple bien régularisé. Curieuse volonté de ramener l’État dans la chambre à coucher, de former des couples normaux, avec des enfants normaux, et se fondre dans un système de parenté bétonné depuis des siècles.

Tout le discours sur la différence, si important dans les années 70, se trouve ainsi escamoté pour faire place à l’exaltation d’un idéal de conformité qui consiste à publiciser la famille et ses liens naturels au tissu social, au nom du sacro-saint bien-être national.

Alors, et de manière assez classique, l’Ordre moral fait front, veut réinstaurer la Famille et la Patrie, une et indivisible contre la fragmentation «communautaire» qu’aurait produite l’insurrection de Mai. Occultant ainsi le fait que notre présent est marqué par une oscillation entre des idées post-soixante-huitardes abâtardies et le retour des idéologies les plus rétrogrades.

Bref, nous ne sommes pas contraints de choisir entre la nostalgie et la dénonciation. Par contre, nous pouvons assumer une certaine fidélité à ce qui s’est passé, envers la remise en question, par exemple, des divisions normatives, telles que celles entre l’homme normal et le pathologique, le sérieux et le juvénile, le social et l’asocial, le viril et le féminin,… Et ce, non pas pour abolir les points de repère d’un revers de la main nihiliste, mais pour les mettre au travail, pour les interroger dans un processus créateur de questionnements, plutôt que de réponses toutes faites.

En ce sens, Mai 68, comme de nombreux autres événements qui ouvrirent de nouveaux trajets, est plus que jamais en acte. Ou plutôt, notre aujourd’hui se devrait d’être en acte, par fidélité aux événements passés, conscient des impasses sur lesquelles ils menèrent sans pour autant les juger d’un point de vue surplombant. Leurs échecs n’expliquent rien, à part notre propre apathie à expérimenter de nouvelles voies au futur antérieur, à reprendre l’événement plutôt que de nous asseoir sur ceux passés.

Vers où nous dira-t-on? Les possibles tracés ne préexistent jamais aux brèches. Qu’ils causent ,les«soixant-huitards» et leurs opposants! Nous sommes déjà ailleurs.

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