Une villageoise hesbignone

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Blanche jusqu’à dix-huit ans

«Je me considère comme Belge, et je vais plus loin encore : en fait, je suis un pur produit hesbignon! J’ai grandi dans un village de trois cents habitants dont un bon quart étaient fermiers. J’ai eu une enfance de villageoise hesbignone, je jouais au foot à douze ans…

De mon point de vue, jusqu’à mes dix-huit ans, j’ai été blanche. Je veux dire par là que j’ai vécu une réalité de blanche, avec des blancs… J’ai même parlé un peu wallon avant de m’exprimer correctement en français. Il n’y avait pas de noirs dans mon village, et très peu à l’école. On ne me faisait jamais sentir que j’étais noire. Il y a quelques années, je suis allée au restaurant avec une amie indienne et une amie noire, et à peine installées, une des deux me dit “on ne va pas rester ici”. En effet, les occupants de plusieurs tables nous regardaient avec insistance. Elle l’avait senti, moi pas, et ça ne m’a pas marquée. Je crois que le fait que je sois née à la campagne est fondamental. Dans des regards plus ou moins hostiles, ou plus fermés, je vois plutôt de la méconnaissance et de la bêtise. Quelque chose qui frappe tout étranger, dans le sens de “personne qu’on ne connaît pas”. Si on me regarde avec insistance quand j’entre dans un café, je pense généralement que c’est parce qu’on ne me connaît pas, pas parce que je suis noire.

D’autres personnes d’origine africaine que je connais ne ressentent pas les choses de la même façon. J’ai plus d’aisance, moins de peur. Quand on s’attend au racisme, on le voit. J’ai aussi changé depuis mes dix-huit ans, et je n’ai plus la même vision de blanche hesbignone. Je me considère, et fièrement, comme noire. Mais je n’ai pas le comportement du noir moyen à Liège.

Mémoire et transmission

Mes parents sont aujourd’hui retraités, mais mon père était médecin et ma mère infirmière. Eux, ils ont été confrontés au racisme, mais ils ne nous l’ont jamais fait ressentir. Pourtant, quand on retourne dans le village, on comprend que c’était hallucinant de voir un couple de noirs débarquer au milieu des années 80 dans le bled. Un médecin noir en plus ! Difficile d’imaginer les gens se faire toucher par des mains noires. Et il n’a jamais joué la carte du médecin qui roule en grosse bagnole et qui a un certain standing. Mes parents vivent actuellement une belle période de leur vie. Ils ont acheté leur maison, ils sont dans un cadre qui leur convient, ils ont un magnifique jardin qui est leur passion, ils commencent un peu à bouger et à sortir le week-end… Ils profitent. Ils font peu référence à l’Afrique. Ma mère y est retournée il y a deux ans pour la première fois. Jusque là, ils avaient le regard extérieur de ceux qui ne sont pas retournés dans leur pays depuis très longtemps et qui pensent que la situation politique reste très dangereuse. C’est en partie vrai pour les villes, mais dans les campagnes, les gens vivent ensemble. Je crois aussi qu’aujourd’hui encore, ils ont beaucoup de difficultés à parler de leur passé. Mon père m’en a parlé quelques fois et c’est très dur. Il m’a expliqué que nous sommes hutus, et qu’à un moment donné, il y a eu un massacre organisé par l’Etat qui a fait qu’il ne restait quasiment plus d’hommes intellectuels! Je crois qu’il n’a toujours pas compris ce qui s’est passé et qu’intellectuellement, c’est impossible pour lui de comprendre (et donc de pardonner?).

Quel modèle féminin aujourd’hui ?

Je crois qu’il n’y a plus de modèle. Jusque dans les années 70, le modèle était clair, et il était remis en question. Dans les années 70, on se libère et c’est alors qu’apparaissent les grands mouvements d’émancipation. Dans les années 80, le mouvement est récupéré et les femmes se transforment en superwomen. Non seulement on fait le ménage, mais en plus on est business women, mères, et en plus on garde le sourire. Puis, on se rend compte que ça ne fonctionne pas, que les femmes ne sont pas heureuses. Elles sont plus émancipées mais en se rapprochant d’un modèle masculin,
pas en créant quelque chose de féminin. Et dans les années 90 et 2000, il n’y a plus de modèle satisfaisant. Il n’y a pas de femme un peu connue dont j’aime le discours, qui pourrait être représentative d’un courant de pensée… L’image de la femme reste enfermée dans les mêmes carcans séculaires..

Si je dois me positionner par rapport aux autres, je me situerais dans une catégorie de femmes de la trentaine, plus ou moins intelligentes, plus ou moins dans des critères de beauté qui correspondent aux normes actuelles, donc pas « à part ». Mon parcours m’a amenée à me dire que ce manque de modèle est finalement merveilleux parce qu’on peut tout faire. Donc la trentaine, moi, je trouve ça magnifique, j’y vois toute une série de perspectives et de choses à faire qui me permettent d’avancer sur ma route. Je vis aussi dans un métissage, notamment culturel, où il y a une place pour mes origines africaines, mon côté citadine et mon côté campagnarde.

Une urgence d’action

J’ai fait les latin-sciences à l’Athénée Royal de Hannut, ensuite j’ai fait deux fois ma première année d’architecture et une fois la première année de communication, puis je me suis arrêtée là… J’avais envie de concret. Je me suis retrouvée presque tout de suite à l’Asbl Barricade à mettre des projets sur pied, à organiser des réunions de libraires européens… Je ressentais une urgence d’action. Je me suis donc retrouvée avec les
« alternatifs de gauche » de Liège : la Zone, Barricade, le Beau Mur, Argent Fou… Il y avait trop de choses pas justes, trop d’inégalités, il fallait que je bouge. Le fait que je sois africaine a peut-être aussi joué… J’ai une identité mélangée bien spécifique qui a dû influer là-dessus. Etre noire à Liège dans un milieu de blancs a été fantastique, parce que du coup, tout le monde m’identifiait immédiatement. Il est clair que mes parents ont joué leur rôle dans cette aisance que j’ai à l’égard des rapports sociaux. Quand ils ont débarqué dans les années 80, j’ai cru comprendre qu’ils se sont intégrés au village non pas en allant vers les gens, mais en laissant les choses se faire avec le temps. Ce sont des gens tranquilles, qui se sont fait apprécier petit à petit. L’Afrique leur a donné le sens du contact avec la terre. Mon père était médecin mais allait cultiver son jardin et il avait ses chèvres et ses moutons. Il ne regardait pas les autres de haut. Ne pas anticiper une réaction en fonction de la personne qui est en face de moi est quelque chose qui m’a été transmis par mes parents. Ça a été pour moi très important dans les contacts humains. Puis, il y a le fait d’être africaine dans un milieu de blancs et de représenter quand même un peu le soleil! On est un peu plus souriant que la moyenne, on a un rire volumineux, on a peut-être plus de légèreté par rapport à des situations censées être graves…

Les toilettes sèches : une résistance concrète

Ça faisait longtemps que j’avais envie d’agir dans ce sens et là, je suis passée à l’action : je me suis lancée dans les toilettes sèches! J’ai eu l’occasion de connaître ce système il y a une dizaine d’années, et quand j’ai appris qu’en France, il y avait une quarantaine d’associations qui louaient des toilettes sèches pour des festivités, qu’elles soient petites ou énormes, très officielles et très connues, je me suis dit qu’il fallait bouger en Belgique. En avril, j’ai construit ma première cabine de toilettes sèches pour le Carnaval du quartier Nord à Liège. J’ai eu directement un sponsor, le CPCR. Dans la foulée, j’ai fait deux autres cabines. Je me suis engagée pendant quatre ans dans des mouvements ou des associations alternatifs. Il y en a beaucoup qui crient très fort de grandes idées mais qui ne sont pas prêts du tout à travailler au niveau personnel! Ce qu’ils défendent, ils ne cherchent pas à l’appliquer dans leur propre vie. Ce sont des travers propres à tous les groupes, mais dans l’alternatif, ça m’énerve beaucoup plus!

Mon activité actuelle, je ne la sens pas comme une rupture, c’est plutôt une continuation. L’avantage de
cette activité, c’est que je peux la commencer seule, je ne dois attendre personne. J’ai une soif de concret, et un passage dans une toilètte sèche, c’est minimum 20 litres d’eau potables épargnées, voire une cabine chimique de moins à nettoyer avec d’autres produits chimiques… En plus, c’est du futur compost ! J’espère que ça va marcher, j’ai envie de montrer qu’on peut arriver à faire des choses en se fendant la gueule et sans pour autant tant se préparer un infarctus, car le salariat « alter » ressemble de plus en plus au salariat tout court. Au départ, ma logique était simple : je voulais me lancer comme indépendante. Au fil des informations que je glanais, je me suis rendue compte qu’il allait me falloir quatre à cinq ans avant de pouvoir stabiliser l’activité. Et en même temps, j’ai d’autres choses à faire. Par exemple me questionner sur les rapports hommes/femmes et essayer d’alléger un peu tout ça. Par ailleurs, j’ai déjà réfléchi au statut et à la forme que mon activité allait prendre : la coopérative me conviendrait mais l’idéal serait de travailler dans une organisation culturelle et d’être indépendante complémentaire. Ce serait un bon compromis entre l’activité culturelle que j’ai envie de poursuivre et où j’ai acquis un certain bagage, et une activité très concrète de location de toilettes, que je pourrais alors gérer de façon plus souple. Je ne veux pas me consacrer à une seule chose, je me suis toujours amusée à faire des tas de choses différentes.”

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