Entre Hestia et Hermès

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« Ma mère est d’origine africaine. Elle vient de Tanzanie, d’un village qui s’appelle Bukoba et qui se trouve au Nord du lac Victoria, pas loin de l’endroit où je vais aller dans une semaine, à Bujumbura. Elle est métisse, mulâtre : sa mère à elle était complètement noire, et son père était italien. D’ailleurs, elle s’appelle Julietta Giselli. Ses parents se sont rencontrés au Rwanda, où son père était arrivé en 1900, venant de Ravenne, pour y chasser l’éléphant. Ensuite, il n’est jamais rentré dans son pays, on ne sait pas pourquoi. C’est un mystère de famille. Il a dû faire une connerie: un Blanc qui va en Afrique et qui épouse une Noire, c’est extrêmement rare !

Pendant la deuxième guerre mondiale, alors que les Anglais occupent la région, on a demandé à mon grand-père de renier sa nationalité italienne, ce qu’il a refusé. Il va alors être incarcéré à Elisabethville et il va passer toute la deuxième guerre mondiale en prison. Or, mon grand-père avait des amis belges au Rwanda, à Kigali. Comme il partait et qu’il voulait que ma mère reçoive une bonne éducation, il l’a envoyée chez eux. Mais ma mère est mulâtre, elle n’avait pas le droit d’aller dans les écoles de Blancs, et elle n’allait naturellement pas non plus dans une école de Noirs. Donc, pendant la guerre, elle a fréquenté une école de Sœurs, dans un orphelinat d’Astrida, aujourd’hui Butare, une ville où il y a eu beaucoup de massacres lors du dernier génocide. Et voilà comment, de fil en aiguille, ma mère est devenue francophone…

Dans la famille il y a trois Blancs, trois Blancs qui n’étaient pas racistes. Il y a d’abord mon grand-père italien, qui va épouser une Noire dans les années 1910. De cette union naîtra en 1916 mon oncle, qui est mort, et ma mère, en 1935. Puis il y a mon père belge qui, après la deuxième guerre mondiale, profita du temps béni des colonies pour aller faire un petit tour au Congo.

Mon père était le directeur adjoint du musée de Tervueren. Il est zoologiste, spécialiste des reptiles et des batraciens, et il va aller faire des recherches du côté des grands Lacs. Mon père et ma mère se sont rencontrés au Rwanda où ma mère vivait dans une famille de Belges, protégée par sa grande amie Jackie Régnier qui a été rédactrice en chef du Jardin Extraordinaire. Mon père, lui, avait déjà été marié avec une femme belge, une Blanche, dont il était divorcé. J’ai d’ailleurs un demi-frère, Alain, qui est mon frère aîné. En 1953, mon père a ramené ma mère en Belgique, à Etterbeek. Puis, apparemment, ça n’a pas duré longtemps, car ils sont allés vivre à Uvira où mon père a eu un contrat en 54 ou en 55, je ne sais plus exactement.

« J’ai toujours été en partance, en points de suspension »

Moi, je suis né ici, mais j’ai d’abord vécu au Congo pendant cinq ans. En 1959, mes parents se sont séparés. Cela a été pour moi la première rupture sérieuse, une rupture qui va avoir des conséquences directes sur toute ma vie. Ils se sont séparés pendant la sécession katangaise, alors qu’ils habitaient Elizabethville. Pour des raisons privées, mais aussi pour des raisons politiques, je crois, car ma mère était très sensible aux groupements indépendantistes et très proche de Lumumba. Mon père se disait un homme de gauche, mais à l’époque, tous les Belges sont racistes et s’accrochent au Katanga… Mon père s’est remarié en troisièmes noces avec une Belge, elle-même divorcée, et moi je suis parti avec lui à Boston et j’ai passé un an aux Etats-Unis..

Ensuite, en 1962, je suis allé à Bujumbura rejoindre ma mère, qui, sur ce temps-là, avait rencontré et épousé un Suédois, un homme des Nations Unies. Il y a eu un contingent très important de Suédois au Congo au moment où Dag Hammarskjöld était secrétaire général, avant qu’il ne soit assassiné. J’avais alors neuf ans. Après cela, on est parti pour Addis-Abeba, en Ethiopie, où j’ai vécu pendant six ans, jusqu’en 1969. Cela se passait au moment de la création de l’O.U.A., l’Organisation de l’Unité Africaine. Et, justement, si mon beau-père
suédois a été envoyé là-bas, c’est parce qu’il travaillait pour les Nations Unies. Si bien que je vais connaître de près la création de l’O.U.A et, alors que je suis qu’un gamin, je vais voir défiler tous les grands chefs d’Etat africains : Kwame N’Krumah, Sékou Touré, etc. En 1969, je suis allé rejoindre mon père, qui avait quitté les Etats-Unis en 64 pour l’Argentine. J’ai vécu en Argentine jusqu’au moment de venir ici, en Belgique, pour faire mon service militaire.

J’ai débarqué à Liège en 1973 et je suis entré au Conservatoire pour faire du théâtre. J’ai très vite découvert Roture parce que j’habitais rue Grétry. Mais en 74-75 Roture n’était pas encore Roture… A Liège, j’ai été prof, comédien et metteur en scène à partir de 1975, et cela jusqu’en 1993, au moment où je suis parti vivre en Afrique. Entre-temps, j’étais déjà retourné en Tanzanie. En 1989, par exemple, j’ai eu une crise existentielle et j’ai fait une espèce de come-back. J’ai profité d’un peu d’argent que j’avais pu économiser et j’ai fait un voyage en forme de triangle. J’ai été voir ma mère en Tanzanie, de la famille en Suède, et puis mon père en Argentine.

Le plus drôle c’est que, tout en étant très enraciné à Liège, je voulais tout le temps partir. J’ai toujours été en partance, en points de suspension. Le conservatoire c’était la merde. Je me suis beaucoup investi dans l’enseignement parce que, simplement, c’était une façon d’exister. Alors, en 93, j’ai profité d’un concours de circonstances très simple. A l’époque, c’était Roger Dehaybe qui était commissaire aux Relations Internationales. C’était un monsieur très « culturel » qui créait des postes de coopérants ici et là pour la Communauté française. Il y a eu un appel d’offres et j’ai eu la chance d’être sélectionné. J’ai eu un contrat pour deux ans. Max Parfondry m’a dit : « tu pars deux ans, si ça te fait chier tu peux même interrompre ». J’ai fait encore un an, et par la suite mon contrat a été renouvelé chaque fois,… bref, je suis resté 12 ans ! J’ai réellement dû sauver mon poste, parce qu’après, tous les postes culturels de la Communauté française ont été supprimés les après les autres. Je suis le dernier des Mohicans !

« Mon africanité s’est réveillée à travers la famille »

J’ai donc vécu douze ans au Sénégal, à Dakar. D’une certaine manière, j’ai connu le bonheur de revenir en Afrique, mais en Afrique de l’Ouest, alors que ma mère est originaire de l’Afrique de l’Est, ce qui n’est pas la même chose. On généralise beaucoup l’Afrique… Est-ce que je me sentais Africain là-bas ? Tout d’abord, on m’a souvent pris pour un Libanais ! En fait, je crois que j’étais moitié-moitié. J’ai vécu dans les deux mondes. C’est-à-dire d’un côté le monde des coopérants, le monde des Blancs, des expatriés, et de l’autre le monde de mes étudiants, de mes collèges, le monde des Sénégalais. Il y a même des Sénégalais, que j’ai envoyés ici et qui font carrière en Europe, qui savent bien qu’en réalité je vivais plus avec les Sénégalais qu’avec les expatriés.

J’étais un peu africain, et très content d’être là. D’une certaine manière, les Sénégalais m’ont ouvert la porte, puisque j’en suis arrivé à épouser une Sénégalaise. Car, finalement, j’ai rencontré quelqu’un dont je suis tombé amoureux et je me suis marié. Mon africanité s’est réveillée à travers la famille. Toute cette famille typiquement sénégalaise ! En réalité, la famille de ma femme, c’est une famille où il y a eu aussi des métissages anciens, et également un métissage religieux très intéressant. Ma femme s’appelle Joséphine, alors qu’elle est musulmane. Il faut savoir qu’en Afrique, il existe des confréries. L’une, Tidjan, correspond à un Islam plus ancien et plus urbain et l’autre, Mourid, à un Islam plus récent et plutôt d’origine rurale. Dans la famille de ma femme, ils sont très proches des deux confréries, mais à côté de cela il y a aussi une espèce d’aristocratie religieuse. Ma femme est musulmane, la mère de ma femme aussi et très pratiquante, mais il y a également des chrétiens dans la famille. J’ai été à l’
enterrement de la grand-mère de ma femme à l’église catholique. Il y a vraiment un métissage religieux.

« J’étais un peu ce qui n’existait pas »

Au Sénégal, la chose est très claire : si tu n’es pas chrétien, alors tu es musulman et vice-versa. Tu peux aussi être juif. Mais ne pas être un de ces trois-là, ça n’existe pas ! Et j’étais un peu ce qui n’existe pas. Je suis profondément athée. Fondamentalement, je ne crois pas en Dieu. Mes amis, ici, sont chrétiens et anticléricaux. Mais je crois aussi qu’il y a un problème civilisationnel à ce sujet. Et, comme disait l’autre, je crois que si on ne remplace pas la religion par la philosophie, on est perdu, on n’a plus de repères. Je me rappelle qu’à la base même de la religion il y a «être relié à». J’ai toujours une espèce d’admiration et de fascination pour les gens qui fondamentalement croient. J’ai été marxiste. J’ai eu une espèce de religion profane peut-être. Mais en même temps j’ai toujours eu du respect pour les croyants, même si les aspects obscurantistes me gênent. Et je dois avouer que, pour ma femme, j’ai voulu aller vers ce qui au départ n’était pas du tout ma culture : mon père est quelqu’un de l’U.L.B., donc un athée profond, un anticlérical.

J’ai donc fait un mariage civil et religieux et j’ai dû me convertir. J’ai passé un contrat devant l’imam. La conversion, cela consiste d’abord à aller chez l’imam, avec des témoins qui vont parler en ta faveur. Puis il faut prononcer plusieurs fois les phrases du Coran, et se raser complètement la tête. Il y a tout un rite. Ça prend deux heures. Ce rite est répété le jour du mariage. Il a aussi fallu apprendre la prière, que je ne connaissais pas. Une chose amusante, c’est que ma grand-mère noire, du côté de ma mère, était musulmane. Et elle, elle a fait le chemin inverse car en épousant mon grand-père italien elle s’est convertie au christianisme. C’est quelque chose qui relève de la continuité historique chez moi !


« Je vis une deuxième rupture géographique »

J’ai dû quitter Dakar quand mon contrat n’a plus été reconduit. Je vous ai dit que j’étais le dernier des Mohicans culturels. Le ministre en avait marre. Le directeur de l’école a demandé pour que mon contrat soit renouvelé, parce qu’il en avait besoin. Mais ils ont décidé de faire dans l’agroalimentaire, les techniques professionnelles et les ressources en eau, domaines qui sont dans des pays en voie de développement des priorités. Ce qui me semble aberrant, c’est que la culture à sa place aussi. Surtout dans un pays comme le Sénégal qui n’est pas un pays riche en matières premières et où la culture et le tourisme jouent un rôle extrêmement important. Dans ce sens, je crois qu’ils se trompent. Et je ne suis pas le seul à le dire.
Etant donné mon métier, c’était extrêmement difficile de rester là-bas. Je suis revenu en Belgique parce qu’il fallait trouver une solution économico-financière. J’ai fait quand même vingt ans au Conservatoire de Liège. Bref , je me suis dit : « je revis en suspension ».

Ma femme, qui est belge et sénégalaise, a décidé de rester là-bas. Tout d’abord parce qu’elle y a du travail. Ma femme est comédienne à la base. Elle est d’ailleurs déjà venue jouer au Varia. Elle a fait des études de communication, elle est aussi caméraman, et aujourd’hui elle travaille pour la télé. Mais elle ne se plaît pas en Europe. Comme elle est malheureuse ici, elle est restée au Sénégal. De plus j’ai une fille de cinq ans, qui est musulmane elle aussi, et je fais plus confiance à la famille africaine pour son éducation. Je pense que ma fille recevra une meilleure éducation de base en Afrique. Une meilleure éducation qu’elle n’aurait en Occident.

En réalité, moi non plus je ne me suis jamais plu ici. Dans mes pires moments, je vis cela comme une deuxième rupture géographique, puisque j’ai ma femme en Afrique de l’Ouest et ma mère en Afrique de l’Est. Et moi, ici, pour manger et les faire vivre. Même si ma femme travaille, j’envoie de l’argent régulièrement. On se considère toujours comme mariés, il n’y a absolument
aucune rupture de ce côté-là, et moi-même je suis fidèle.

Mon père est mort il y a un an, mais ma mère, elle, est toujours en vie. Son mari suédois est mort et elle vit aujourd’hui à Dar Es Salaam, en Tanzanie. J’ai 53 ans et j’ai la chance d’avoir une mère jeune, car elle m’a eu à seize ans. Or, il n’y a pas longtemps, j’ai profité de l’appel d’offre d’une ONG en relation avec les Nations Unies qui s’appelle R.C N. J’ai été sélectionné pour aller au Burundi, plus exactement à Bujumbura, où j’ai d’ailleurs vécu en 62 quand j’avais 9 ans. Ainsi, je vais peut-être avoir l’occasion de réunir ma femme, qui vit au Sénégal, et ma mère, que je n’ai plus vue depuis cinq ans et qui habite la Tanzanie qui est un pays frontalier. Ma mère et ma femme : toutes deux africaines, et qui n’ont jamais pu s’adapter à l’Europe. Parce que, si ma mère m’a fait en 1953 à Etterbeek, elle n’y est restée que deux ans. Elle n’a jamais pu supporter l’Europe et est restée toute sa vie en Afrique. Et moi aussi, j’ai été contraint et forcé de venir dans ce pays.


« Dans ma vie, j’ai toujours cherché à faire la jonction entre ce qui a été séparé, fragmenté, éclaté, explosé »

Au Burundi, je vais intégrer une mission extrêmement délicate dans une ONG qui travaille dans le domaine de la justice et de la réconciliation au sein de la population. Dans un pays qui a connu le pire, je vais faire du théâtre et créer une troupe composite constituée de Tutsis et de Hutus. C’est envisager la culture comme élément de rapprochement, et cela va même au-delà. Du théâtre de sensibilisation, j’en ai déjà fait en Afrique. Avec des victimes de massacres et des gens qui étaient proches d’assassins. Dans ma vie, j’ai toujours cherché à faire la jonction entre ce qui a été séparé, fragmenté, éclaté, explosé. Peut-être que certains psychanalystes diront, pour schématiser, et sans faire de la psychologie du dimanche, qu’il s’agit de la conciliation entre mon père et ma mère, entre l’Occident et le Sud, ou une connerie comme ça. Et, oui, il y a peut-être un peu de cela en moi.

J’ai toujours eu l’impression qu’à cause de dénégations, de dénis, de choses que j’avais vécues et qui s’étaient fortement enracinées, j’avais vécu une espèce de « schizoïdie ». J’ai tendance à être cyclothymique et à aller fort dans les extrêmes, mais il m’arrive aussi très souvent d’être dépressif. Je ne suis jamais allé voir un psy, je me suis toujours fait confiance. Ce que je peux dire, c’est que les périodes les plus heureuses de ma vie furent en Afrique. Dernièrement, au Sénégal, mais aussi les années que j’y ai passées plus jeune.

Ce n’est pas que je me sente plus Africain qu’Européen, mais je crois que j’ai aspiré à cela. Entre parenthèses, on m’a souvent dit que, comme comédien, si j’avais pu garder mon côté africain, j’aurais pu faire une meilleure carrière… J’ai vécu un peu partout, mais j’ai toujours eu une relation privilégiée avec l’Afrique. Parce que ma mère y est toujours restée, excepté pendant les deux années qu’elle a passées en Belgique, et parce que j’ai toujours eu une nostalgie fondamentale de tout ce que j’ai vu et vécu là-bas. Je suis arrivé en Belgique à 17 ans et depuis je me suis toujours senti déraciné. Dans ma famille, la chose est très simple. Ma mère parle sa langue, le swahili, et elle est très africaine. J’ai un demi-frère suédois, mais qui lui aussi est très africain. C’est comme ça dans les familles de métis. Moi, je crois que j’ai une culture très occidentale, en partie à cause des écoles et des lycées français que j’ai fréquentés, notamment à Abbis-Abeba. Mais je crois que, fondamentalement, ce n’est pas un hasard si j’ai bourlingué assez bien, notamment avec les filles, et que j’ai fini par épouser une Sénégalaise. Il y a deux parts en moi, une occidentale et une autre. Forcément, vu que je suis métis.

Un épisode assez amusant, c’est que, dans les années 60, ma mère, qui était elle-même, en épousant mon père et mon beau-père, assez occidentalisée, va faire une espèce de crise d’identité. Elle va s’africaniser. Et ça va terriblement me
gêner, parce que je crois que j’ai le modèle des Blancs en tête, le modèle du Père. A un moment donné, j’ai eu honte d’être Noir et je vais même le nier, m’inventer autre chose. Quand je suis arrivé à Liège, j’ai raconté que j’étais d’origine argentine, même à mes amis. J’étais dans le déni, notamment parce que je venais de vivre profondément le racisme dans ma propre famille, avec ma belle-mère. Il faut savoir que la troisième épouse de mon père est une femme qui avait quatre enfants blancs. J’ai donc vécu l’histoire du vilain petit canard. Après cela, j’ai connu une sérieuse rupture avec mes parents, en venant à Liège. Je n’ai plus écrit à personne et je les ai envoyés à la merde. J’ai décidé alors de me former moi-même.


« Le comédien pratique l’art du mensonge, mais est obsédé par la vérité »

Ce n’est donc pas pour rien que je travaille sur la carte d’identité, la conscience individuelle et historique. Rien n’est innocent. J’ai été continuellement obsédé par le rapport de l’être avec la grande et la petite Histoire. La naissance, le passé, la mémoire, c’est une obsession permanente chez moi. Ce travail sur l’identité, je l’ai débuté au Sénégal avec les Sénégalais. En tant que coopérant belge, j’étais censé transmettre des techniques. Pourtant, la première chose que je me suis dit, là-bas, c’est que tout ce que j’avais appris n’avait pas d’intérêt. Pour moi, s’il y a une chose qui compte pour la formation de comédien, c’est la réalité des êtres. Je me suis toujours considéré, en tant que pédagogue, comme un « accoucheur », si j’ose dire. Ainsi, la langue officielle au Sénégal, c’est la langue française et mes collègues de là-bas travaillent en langue française. Moi, je les ai fait travailler en langue wolof. Il a fallu que ce soit quelqu’un de l’extérieur qui vienne à Dakar pour faire travailler des comédiens dans leur propre langue. Il y a eu des psys sénégalais, par exemple, qui ont été très intéressés par mon travail. Tout à coup, ici comme là-bas, des gens qui n’ont rien à voir avec le théâtre se sont intéressés à cette démarche, parce qu’il y a à la base une recherche de vérité. Tout d’abord, tous les lieux communs sur le mythe de la solidarité dans la famille africaine ont complètement éclaté parce que ces gens ont exposé des problématiques terribles.

Dans mon histoire, il y a quelque chose qui me permet entre guillemets « une certaine générosité ». J’essaie de la faire partager à d’autres, parce que je pense que c’est utile. En formant des comédiens, je me suis rendu compte que le comédien pratique l’art du mensonge, mais est obsédé par la vérité. Le théâtre a toujours été à la frontière avec des choses qui n’ont rien à voir avec le théâtre, que ce soit le psychodrame, le sociodrame. Moi-même, à un certain moment, le théâtre ne m’intéressait plus vraiment parce que j’étais dans une recherche « para-théâtrale » comme on dit bêtement. Je ne sais même pas où elle se situe précisément. Ici j’ai rencontré des cas. Je mène un projet avec une quinzaine de personnes, et chaque personne compte.


« J’ai toujours eu l’impression de chercher ma statue intérieure, et je ne l’ai jamais vraiment trouvée »

Je suis du signe du Sagittaire, c’est-à-dire « entre ciel et terre », mais je suis plus dans les airs que sur terre. J’ai toujours eu cette impression. Mon père est Belge, j’ai la nationalité belge, mais je ne me suis jamais considéré comme Belge, ni comme expatrié. « Citoyen du monde », c’est un peu de la foutaise. J’ai beaucoup voyagé avant de venir en Belgique : en Argentine, au Cambodge, au Vietnam. C’est ce qui est pour moi un bagage intéressant : être en contact avec des nationalités différentes et pas simplement avec la civilisation européenne. C’est une chance, mais qui a deux aspects. On a le sentiment d’être explosé, de ne pas avoir de repères précis, de ne pas avoir de culture, une culture. Or, un enracinement est nécessaire pour vivre. J’ai créé des racines à Liège, mais j’ai toujours eu l’impression de chercher ma statue intérieure, et je ne l’ai jamais vraiment trouvée. Ce n’
est pas pour rien que je me suis intéressé à ce point au théâtre, à la philosophie. Ce n’est pas pour des raisons purement intellectuelles, mais pour des raisons fondamentales, pour essayer de trouver quelque chose qui me permette de me structurer. En même temps, je considère que ce côté explosé a aussi ses aspects positifs. Ça permet d’être plus libre, d’être moins dogmatique peut-être. Cela diminue le taux de connerie que tout humain a en lui, je crois, ça permet d’être plus ouvert.

Aujourd’hui j’habite Bruxelles, alors que j’ai vécu vingt ans à Liège, et qu’entre-temps il y a eu le Sénégal. Je suis venu à Bruxelles parce que, finalement, je suis un peu bruxellois, et qu’en même temps je me suis dit : « c’est la capitale, il s’y passe des tas de choses ». Mais, dans ma vie en points de suspension, c’est Liège qui a été pour moi le meilleur et le pire. Le meilleur, c’est que tous mes amis sont à Liège. Le pire, c’est que j’y ai vécu en tournant en rond mes plus profondes déprimes. Et voilà que je me dis : « qu’est-ce que je fais à Schaerbeek ? » J’explore un nouveau territoire. J’ai été pris entre l’envie de vivre à Liège et celle de continuer à élargir, à découvrir de nouveaux horizons, et donc de ne jamais me dire que j’ai un territoire. Le paradoxe, c’est que, entre enracinement et mobilité, j’ai l’impression d’être plus proche de la mobilité, mais avec une femme et une mère très enracinées dans leurs pays. Pour la mythologie grecque, je suis entre Hestia et Hermès. Une partie de ma famille est plutôt sédentaire et a un territoire extrêmement tracé, mais je suis peut-être davantage nomade, par la force des choses ».

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